Ukraine

Jamala, la voix triomphante des Tatars et des Ukrainiens à l’Eurovision

Star dans son pays, la chanteuse, qui a gagné l'Eurovision samedi soir, représentait l’Ukraine, mais aussi le peuple tatar de Crimée, sur lequel la répression de la part des autorités russes ne cesse de s’accroître. Portrait et propos

(Cet article a d'abord été publié le 14 mai 2016).

Si l’Ukraine devait arborer un visage, en ce troisième printemps post-révolutionnaire qui bombarde d’effluves de lilas les artères de Kiev, ce serait celui de Jamala: de jolis traits réguliers qui s’affichent partout dans la capitale, écho d’une tournée triomphale et symbole des attentes d’une population fatiguée par deux années de guerre, dans un pays en recherche de rémission et de victoires, toutes symboliques qu’elles soient.

Lire l'éditorial: Visions d'Europe à l'Eurovision

Samedi soir, à Stockholm, Susana Jamaladynova, 32 ans, «Jamala», a représenté, avec succès, l’Ukraine au concours Eurovision de la chanson. L’aimable tour de chant un brin suranné fait doucement sourire, mais à l’est du continent, il mobilise large et relève d’une véritable geste géopolitique. En Ukraine, plus encore, où en 2004, dans le sillage de la Révolution orange, une autre chanteuse, Rouslana avait remporté la compétition.

Cette année, les Ukrainiens y ont délégué une Tatare. C’est la première fois qu’un artiste issu de la minorité musulmane de Crimée va chanter à l’Eurovision: la chanson, 1944, évoque la déportation forcée de tous les Tatars en Asie centrale par Staline, alors qu’en 2014, la Russie a remis la main sur la Crimée lors d’un référendum sous menace des armes, et qu’elle participe en sous-main à une guerre hybride qui a causé plus de 9200 morts dans le Donbass.

«Horrible tragédie»

Dans ce contexte, les mémoires s’entrechoquent. «Cette chanson m’a été inspirée par l’histoire de mon arrière-grand-mère. 1944 est l’année d’une horrible tragédie qui a changé la vie de ma famille, confie la chanteuse sur un toit de Kiev, peu avant son départ pour Stockholm. Quand on l’a mise dans un transport à bestiaux, elle avait cinq enfants dans ses bras. Sa seule fille est morte pendant le trajet, et au lieu d’enterrer le corps, les gardes soviétiques l’ont jeté aux ordures.»

Jamala verra le jour, dans l’exil, au Kirghizistan. Elle a 8 ans lorsque l’URSS s’effondre en 1991 et que son père, à l’instar de la communauté, décide de retourner en Crimée pour construire une maison dans la région côtière d’Alouchta. «A chaque fois qu’on s’asseyait à table, ça parlait de la déportation, de la faim endurée, des morts, poursuit la chanteuse. Adolescente, je n’en pouvais plus de ces rengaines et de ce besoin de ressasser le passé.»

Diplômée du conservatoire de Simferopol à 14 ans, gorgée de folklore tatar, Jamala prend le chemin de Kiev, où elle poursuit des études d’opéra à l’Académie nationale Tchaïkovski. Alors qu’elle est destinée à rejoindre la Scala de Milan, la soprano fan d’Ella Fitzgerald se met à écrire, en tatar, en ukrainien et en russe, une musique teintée de soul, de jazz, de lyrique, d’orientalisme tatar et désormais d’électro. «Comme un cappuccino ukrainien!», sourit-elle, les doigts sur la tasse.

Demande russe d’exclure la chanson

«Avec l’âge, j’ai compris que 1944 était aussi mon histoire. J’ai écrit cette chanson il y a un an et demi, mais pas pour l’Eurovision», poursuit-elle. Jamala parle dans 1944 d’étrangers qui viennent dans les maisons, tuent, en refusant d’endosser la responsabilité de leurs actes. Un flash-back sur les rafles tatares du 18 mai 1944 qui a bouleversé les Ukrainiens alors que des mercenaires et des soldats russes combattent aujourd’hui dans le Donbass.

«Je ne suis pas une politicienne, il n’y a rien de politique dans ma chanson», insiste-t-elle, s’exprimant en russe, alors qu’en février dernier, la Douma de Moscou a demandé, en vain, aux organisateurs de l’Eurovision, d’exclure 1944 du concours. Le conflit entre une Ukraine en recherche de destin et la vision du monde russe a certes provoqué des crispations nationalistes, mais chez beaucoup d’Ukrainiens une profonde réflexion sur leur identité et leur vivre ensemble.

«Beaucoup de choses ont changé depuis deux ans, les Ukrainiens ont enfin commencé à se ressentir comme un seul peuple qui réunit tous ceux qui vivent en Ukraine, qu’on soit arméniens, juifs ou tatars, estime Jamala. Toutes les nationalités sont descendues sur [la place] Maïdan pour défendre l’Ukraine et s’y sont identifiées, car être ukrainien, cela signifie d’abord la liberté, et décider nous-même librement de notre futur.»

Etre Tatare et Ukrainienne n’avait rien d’évident

Pourtant, être Tatare et Ukrainienne n’avait absolument rien d’évident. Mais depuis l’annexion de la Crimée par la Russie, les Tatars, autrefois invisibles, sont devenus l’emblème du patriotisme ukrainien. «Cette considération nouvelle est une bénédiction, mais une bénédiction en trompe l’œil, mesure Jamala. Quand on possède quelque chose de longue date, on ne sait plus l’apprécier. Quand on le perd, on se met à pleurer, c’est ça l’histoire des Ukrainiens et des Tatars.»

L’esprit de Maïdan irrigue toujours cette construction nationale en cours, mais Jamala n’est pas dupe de la duplicité des élites au pouvoir. «Cette révolution nous a fait grandir en tant que peuple, l’enthousiasme était énorme, mais ça n’a pas marché; en ce moment les gens sont fatigués, redevenus méfiants envers le pouvoir, ils demandent à ceux qui gouvernent: qu’est ce que vous avez fait? Qu’est ce que vous avez changé? Où est-elle votre nouvelle Ukraine?»

Nouvel exode

Depuis 2014, Jamala n’est pas retournée en Crimée, où la répression sur les Tatars s’accentue. Depuis l’annexion, 28 individus sont emprisonnés, une vingtaine a disparu. Le 20 avril, la justice russe a interdit la Mejlis, le conseil représentatif des Tatars, sous couvert d’«extrémisme» et de «séparatisme». Pour les Tatars, un nouvel exode perlé a désormais débuté: 20 000 des 300 000 ressortissants ont fui la Crimée pour rejoindre l’Ukraine.

«C’est effrayant d’aller là-bas, je ne suis pas officiellement bannie, mais mes positions sur une Crimée ukrainienne font de moi une ennemie», raconte Jamala, dont la famille a décidé de rester, autour du patriarche, âgé de 90 ans et malade. «Et la maison, le potager, les grenadiers et les abricotiers du jardin, on ne peut pas laisser tout ça derrière nous! Mais si grand-père meurt demain, je ne sais pas comment je pourrai aller en Crimée.»

Lire également: A L'Eurovision, le sacre du talent

Publicité