Constructions

Genève internationale: le chantier du siècle va commencer

Les énormes travaux de rénovation du Palais des Nations et de l’extension de l’Organisation mondiale de la santé doivent s’ouvrir l’an prochain. La mauvaise gestion de la Fondation des immeubles pour les organisations internationales, la Fipoi, a failli tout faire dérailler

Genève est à la veille d’un nouveau chantier du siècle. Les investissements nécessaires pour moderniser le parc immobilier vieillissant des organisations internationales dépassent les deux milliards de francs. C’est davantage que le coût de la liaison ferroviaire Cornavin-Eaux-Vives-Annemasse (CEVA). Sur la rive droite, point d’opposition et de recours d’habitants. Fait rarissime, les députés genevois, d’ordinaire si turbulents, ont approuvé vendredi dernier à l’unanimité des prêts sans intérêts de 89,6 millions de francs pour soutenir la rénovation du Palais de Nations, le siège européen de l’ONU, et l’extension de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Les travaux doivent commencer l’an prochain.

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Il y aura très probablement une solide et belle majorité en faveur du soutien à la Genève internationale.

Mais auparavant, les chambres fédérales doivent avaliser ces prochains jours – peut-être le 15 juin – des prêts à l’ONU et à l’OMS, ainsi que pour l’Organisation internationale du travail (OIT), pour un montant de 438,4 millions de francs. «Il y aura très probablement une solide et belle majorité en faveur du soutien à la Genève internationale», pronostique le conseiller national socialiste Carlo Sommaruga, qui s’est beaucoup engagé sur cet objet.

Déjà, le conseiller fédéral Didier Burkhalter prépare les esprits aux prochains crédits. Voilà quelque temps que le ministre des Affaires étrangères s’est converti à la «Suisse par la Genève internationale», comme il l’a thématisé. Renforcer la place genevoise, avec son cortège de présidents et de ministres, c’est aussi contribuer à ce que la voix du pays soit plus audible.

«Une vision d’ensemble»

Ce nouvel élan et une politique d’accueil plus cohérente portent aujourd’hui leurs fruits. L’Union internationale des télécommunications (UIT) vient de décider de rester à Genève, malgré des offres de l’Inde ou des Emirats arabes unis. La Suisse a dû promettre de financer la quasi-totalité d’un nouveau bâtiment, estimé à quelque 150 millions de francs. Ces prochaines années, le CERN va lui aussi devoir subir un lifting d’envergure. Un nouvel accélérateur de particules est évoqué – mais sans doute pas avant le milieu du siècle.

Le quartier des organisations internationales va connaître un développement sans précédent depuis que Genève a été choisie en 1920 pour accueillir la Société des Nations, l’ancêtre de l’ONU. «Jusqu’à présent, les immeubles poussaient selon les besoins et les opportunités. Il n’y avait pas de vision d’ensemble», explique François Longchamp, le président du Conseil d’État. Les organisations internationales sont désormais englobées dans le périmètre du «Jardin des Nations» entré en force en 2013. «C’est le plus important déclassement de l’histoire du canton après le PAV, projet Acacias-Vernets», rappelle François Longchamp. L’un des verrous à l’extension des organisations internationales était ainsi levé. Celles-ci peuvent aussi vendre leurs terrains grâce à la cession de certaines parcelles par le canton.

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D’autres projets sont en gestation: une salle de concert sur la place des Nations (la Cité de la Musique), des bureaux pour les ONG… Le banquier Ivan Pictet, président de la Fondation pour Genève, veut créer une attraction touristique qui servirait de vitrine au travail des organisations internationales, le «portail des Nations», qui pourrait s’intégrer à la rénovation du Palais des Nations.

Tout s’enchaîne comme si le scandale sur la gestion de la Fondation des immeubles pour les organisations internationales (Fipoi) était déjà oublié. Mandats attribués sans concours, obligation pour les employés d’effectuer des travaux privés pour la direction… Le tableau dressé en juin 2015 par la cour des comptes, puis confirmé par une autre expertise, toujours confidentielle, était accablant. Après des mois de tergiversations, le directeur François Reinhard a été mis à la retraite anticipée et vient d’être remplacé.

«L’affaire n’a pas été bien gérée à Genève»

Il était temps. Le scandale a failli faire dérailler le délicat processus visant à mener à bien les rénovations. L’automne dernier, l’exaspération des parlementaires débordait des rangs de l’UDC alémanique, traditionnellement hostile à l’ONU. La Fipoi, la très discrète régie immobilière de la Genève internationale, est la pierre angulaire de la politique d’accueil de la Suisse. Les prêts de la Confédération et du canton de Genève passeront par elle, les remboursements aussi. De la même manière qu’une banque accorde un prêt hypothécaire et surveille l’avancement des travaux.

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«La polémique était avant tout genevo-genevoise, analyse Carlo Sommaruga. Berne s’en est mêlé, parce que l’affaire n’a pas été bien gérée à Genève. J’espère que le conseil de fondation exercera désormais efficacement son rôle de pilotage et de surveillance.» François Longchamp en a repris la présidence en janvier, à la place de l’ambassadeur suisse Alexandre Fasel, après en avoir assumé la vice-présidence l’an dernier.

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Ce dernier continue de nier tout manquement: «La Genève internationale a toujours eu toute mon attention. Et si je ne peux évidemment pas consacrer l’intégralité de mon temps au dossier spécifique de la Fipoi, je m’en occupe au minimum une fois par jour». Un souci quotidien qui ne pourra que se renforcer avec les chantiers à venir.


D’énormes marchés à attribuer

Les rénovations des organisations internationales se chiffrent en centaines de millions de francs. Les entreprises genevoises et suisses comptent bien avoir leur part du gâteau. Mais il n’est pas simple de soumissionner pour les Nations unies. Concernant le Palais des Nations, Michael Moller, le directeur de l’ONU à Genève, explique: «Nous avons nos propres règles et nous sommes tenus de faire des appels d’offres. Dans la mesure du possible, nous nous conformerons au droit suisse, également pour les normes de construction ou la protection du patrimoine, un aspect très important pour le Palais des Nations. Nous n’y sommes pas obligés légalement, mais c’est ce que nous voulons pour la qualité du projet.»

L’ONU dispose d’une équipe pour piloter la rénovation du Palais des Nations. Elle recherche un nouveau chef de projet, car le directeur actuel va rentrer aux Etats-Unis «pour des raisons familiales». «Son successeur devra avoir le même calibre. Idéalement, il devrait aussi parler français pour faciliter le contact avec les entreprises, les travailleurs et les fournisseurs locaux», promet Michael Moller.

En revanche, le rôle de la Fondation des immeubles pour les organisations internationales (Fipoi), épinglée pour avoir favorisé certaines entreprises – notamment, dans la rénovation du siège de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) –, sera limité. «Ils nous accompagneront étroitement mais ils ne seront pas le maître d’ouvrage», poursuit Michael Moller. «Si la Fipoi devait gérer le chantier du Palais des Nations, elle devrait engager des dizaines de personnes», renchérit François Longchamp, président du Conseil d’Etat genevois et du Conseil de fondation de la Fipoi.

(S. P.)


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