PLANÈTE

«Le réchauffement climatique n’est pas susceptible de causer des guerres»

Politologue à la Fondation pour la recherche stratégique, Bruno Tertrais bat en brèche une théorie chère aux écologistes radicaux

La thèse s’est peu à peu propagée que le réchauffement climatique risquait de se convertir en source de guerres, s’il ne l’était pas d’ores et déjà devenu. Raison pour laquelle le Prix Nobel de la paix a été décerné en 2007 à deux lanceurs d’alerte spécialisés dans ce domaine, l’ancien vice-président américain Al Gore et le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). A raison? Maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, le politologue français Bruno Tertrais bat en brèche cette théorie dans un livre tout juste paru.

Le Temps: Le réchauffement climatique est-il susceptible de causer des guerres en raréfiant certaines ressources et en exacerbant la compétition les concernant?

Bruno Tertrais: Non, pour la simple raison que nous ne sommes plus au Moyen Age et que nos sociétés ne se font plus la guerre pour accéder à des ressources naturelles manquantes. A supposer même que le réchauffement climatique conduise à une raréfaction de certaines d’entre elles, ce qui n’est pas démontré et a peu de chance de se vérifier un jour sur le plan mondial, nous vivons dans un monde où, pour faire simple, il est plus facile d’acheter que de voler. Il n’y a dès lors aucune raison de penser qu’il pourrait devenir avantageux de se saisir de ressources devenues rares par des moyens militaires plutôt que par des moyens financiers.

– La volonté de prendre le contrôle de certaines ressources explique pourtant certains conflits actuels ou récents?

– Oui, vous avez raison. Mais les conflits dont vous parlez ne sont pas liés à la rareté des ressources. Ils sont liés au contraire à leur abondance et à la possibilité de gagner beaucoup d’argent en les commercialisant. De tels conflits existent en Afrique et en Asie, là où se trouvent de riches gisements de minerais, de bois et, bien évidemment, de pétrole. Et ils sont menés par des groupes prédateurs dans le but de vendre ces biens, pas de les consommer.

– Et l’eau? Ne représente-t-elle pas un cas particulier?

– Cela fait 25 ans que j’entends parler de possibles guerres de l’eau et je n’en ai pas vu éclater une seule. Il n’y a pas d’exemple de conflits internationaux dans lesquels l’accès à l’eau ait joué un rôle prépondérant. Je ne nie pas l’existence de menaces, de tensions locales, voire même d’affrontements limités. Mais l’idée que des Etats puissent ouvrir des hostilités pour ce motif est contredite par les enseignements de l’histoire. En Asie du Sud, cet enjeu oppose l’Inde et le Pakistan, deux pays qui sont en guerre ou au bord de la guerre depuis leur indépendance. Mais il n’a pas pour autant accouché entre eux d’un conflit ouvert. Il en va de même pour la Turquie et la Syrie, au Proche-Orient, ou pour l’Egypte et l’Ethiopie, en Afrique.

– Est-ce que le réchauffement climatique peut être sinon la cause principale d’un conflit du moins un facteur aggravant dans une dynamique guerrière?

– C’est une thèse séduisante, que l’on entend beaucoup depuis quelques années. Le problème est qu’aucun fait ne l’étaye. La chaîne de causalité prévue entre le réchauffement climatique et le déclenchement d’un conflit est si longue et si aléatoire qu’elle ne résiste pas à un examen sérieux. Les vraies causes d’une guerre ne sont pas à chercher dans les changements climatiques mais dans des choix humains.

– Il existe cependant des coïncidences troublantes. En Syrie, par exemple, la guerre civile a été précédée par plusieurs années de sécheresse…

– Il ne s’agit pas de savoir si la sécheresse a compté dans la succession des événements mais si elle a joué un rôle décisif et si, sans elle, la guerre aurait tout de même éclaté. Ce que l’on peut dire, c’est que la gestion des effets de la sécheresse par le pouvoir syrien a été une cause de mécontentement et qu’elle a contribué à la tenue des premières manifestations pacifiques. Mais le problème a moins été la sécheresse que sa gestion. La Syrie possédait alors des excédents de céréales susceptibles de soulager les agriculteurs lésés.

– Le réchauffement climatique est souvent considéré comme une cause importante de migrations, qui sont elles-mêmes fréquemment décrites comme des sources potentielles de conflits? Qu’en pensez-vous?

– Sur ce point comme sur d’autres, la charge de la preuve incombe à ceux qui défendent cette théorie. Or rien dans l’histoire récente ne confirme cette idée. C’est aussi simple que cela. Ce sont les guerres qui causent les migrations et non l’inverse. Que les migrations soient des sources de tensions sociales et politiques, cela va de soi, on l’observe d’ailleurs aujourd’hui en Europe. Mais de là à dire qu’elles sont susceptibles de représenter la cause principale d’un conflit, il y a un abîme.

– Comment expliquez-vous que tant de personnes, et des personnes souvent éminentes, prétendent le contraire? Le secrétaire d’Etat américain John Kerry a été, par exemple, jusqu’à décrire le réchauffement climatique comme une «arme de destruction massive»…

– Cette thèse est sans doute défendue pour dramatiser le sujet. Ou alors elle l’est par ignorance. Dans ce cas, ses défenseurs pensent appliquer un raisonnement de bon sens à des phénomènes dont la complexité, en réalité, leur échappe. Mais il s’agit là d’une grave erreur. De telles spéculations ne sont pas seulement inexactes, elles sont aussi dangereuses, puisqu’elles conduisent à exonérer les vrais responsables des conflits. Pensez au Darfour ou à la Syrie! Prétendre que les tragédies traversées par ces deux régions sont dues au réchauffement climatique dédouane un peu trop facilement les vrais coupables!

«Les guerres du climat – Contre-enquête sur un mythe moderne», de Bruno Tertrais, CNRS Editions, Paris, 2016, 46 pages.

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