Proche-Orient

La guerre totale a-t-elle commencé à Alep? Quatre questions pour comprendre ce qui se passe en Syrie

Pourquoi la Russie est-elle ainsi passée à l’offensive? Les troupes fidèles au gouvernement syrien peuvent-elles l’emporter? Que peut encore faire la coalition internationale? Quelques clés

La guerre civile commencée il y a plus de cinq ans en Syrie enregistre un terrifiant bilan humain: 300 000 morts, des millions de déplacés, l’exode de dizaines de milliers de Syriens éduqués qui ne reviendront probablement pas, des infrastructures à terre, un pays vidé, divisé, épuisé, qui mettra quelle que soit l’issue des combats des décennies à se reconstruire. Le point sur la situation, au 30 septembre 2016.


 1  Le cessez-le-feu est-il mort?

Oui. Le dernier cessez-le-feu en date, annoncé à Genève le 9 septembre, a duré une semaine – pendant laquelle les secours humanitaires n’ont pas pu être acheminés. Un convoi des Nations unies a même été bombardé, par les Russes selon les Américains et des Syriens témoins; les Nations unies et le CICR accusent aussi implicitement Moscou, qui a démenti. Les forces syriennes appuyées par la Russie ont accusé les rebelles de ne pas avoir respecté le cessez-le-feu et ont repris leurs attaques le 19 septembre. Bombes au chlore, bombes incendiaires, bombes anti-bunker pour détruire les hôpitaux souterrains, bombes à fragmentation…: l’intensité inédite des bombardements russes sur les quartiers d’Alep contrôlés par les rebelles suggère que cette offensive était très préparée, et que la trêve était tout sauf sincère du côté de Damas.

Une hypothèse renforcée par le fait que le régime ait balancé par avion des milliers de tracts appelant les habitants de ces quartiers à partir pour se mettre à l’abri de l’autre côté de la ville, dans les quartiers contrôlés par les forces gouvernementales. Damas et Moscou ne veulent pas de cessez-le-feu, espérant emporter une bataille décisive à Alep.

Lire: L’armée syrienne fait ses premières incursions dans une Alep ravagée


 2  Les troupes loyalistes sont-elles certaines de l’emporter à Alep?

Sans intervention extérieure de la coalition internationale, les troupes syriennes appuyées par l’aviation russe pourraient à moyen terme réussir à reprendre les quartiers est de la ville, aux mains des rebelles depuis quatre ans. Les bombardements incessants visent à ouvrir la voie à une offensive terrestre: les rues, les bâtiments devenant des gravats, l’intervention au sol est facilitée. La population est affamée et affaiblie. Les hôpitaux sont à terre. L’électricité, l’eau, le téléphone, tout est en train de s’effondrer. Les quartiers est vivent en autarcie depuis que la grande route d’approvisionnement du Castello, au nord, a été coupée le mois dernier. Des soldats iraniens, irakiens et libanais alliés de l’armée syrienne auraient été vus dans certaines zones.

Cependant Alep reste un symbole de résistance très fort, et plus de 250 000 personnes habitent encore les quartiers est.


 3  Pourquoi Moscou est-il si déterminé à pilonner Alep?

Outre que la Russie a effectué grâce à la Syrie son grand retour sur la scène proche-orientale, la stratégie de Vladimir Poutine nécessite aujourd’hui le maintien au pouvoir de son allié Bachar el-Assad: son départ se traduirait inévitablement par un affaiblissement de la position de la Russie, qui se retrouverait alors dans le camp des perdants en raison de son engagement dans la guerre civile. Pilonner Alep pourrait aussi pousser les rebelles pris au piège dans les bras des islamistes, seuls présents sur le terrain et capables de concrètement les aider.

Une telle alliance rendrait définitivement impossible toute aide de la coalition internationale, en facilitant la tâche de l’armée syrienne. On constate en tout cas que les bombardements russes ne visent actuellement pas les zones aux mains des djihadistes.


 4  Que peut faire la coalition internationale?

Peu de choses dans l’état actuel. La vérité est que les Occidentaux ont perdu beaucoup de crédibilité et n’ont pas beaucoup de leviers pour faire plier la Russie, qui n’a jamais été aussi présente et puissante au Proche-Orient depuis la fin de l’empire soviétique, tandis que les Américains refusent toujours tout engagement sur le terrain et sont occupés à élire leur prochain Commander-in-chief. La frustration est immense à l’ONU, aux Etats-Unis et dans les pays de la coalition. «On ne peut pas parvenir à la paix en Syrie en pavant le chemin de bombes», selon l’émissaire de l’ONU pour la Syrie Staffan de Mistura. A l’assemblée générale de l’ONU plusieurs pays ont dénoncé les crimes de guerre qui ont lieu à Alep, la France comparant Alep à Sarajevo. L’Union européenne a dénoncé «une violation du droit humanitaire international». Les responsables des bombardements «devront rendre compte devant Dieu» tonne le pape François.

Seules des négociations peuvent sortir la Syrie de l’impasse, selon les Américains. Pour tenter de faire bouger Moscou, Washington va «suspendre son engagement bilatéral avec la Russie sur la Syrie» menace John Kerry, ce qui vise la mise en place d’un «centre conjoint» de coopération militaire; la Russie exige, elle, que les Etats-Unis fassent pression sur les rebelles pour qu’ils prennent leurs distances avec les groupes djihadistes comme le Front Fatah al-Cham (successeur du Front Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaida).

Encore une question qui fâche: la coalition internationale pourrait-elle armer les rebelles de missiles portatifs antiaériens?

Consulter notre grand format: 2011-2016. Cinq ans dans l’enfer de la guerre

 

 

 

 

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