Djihadisme

Olivier Roy: «Le salafisme n’est pas le sas d’entrée du terrorisme»

Le politologue Olivier Roy critique la lecture qui s’est imposée ces derniers mois de l’avènement du terrorisme perpétré au nom de l’islam. Il l’explique dans un nouveau livre

Comment lutter contre le terrorisme qui se réclame de l’islam? D’abord en essayant de comprendre ses ressorts. Dans un nouveau livre «Le djihad et la mort» (Seuil), le politologue et spécialiste de l’islam Olivier Roy rejette la lecture qui privilégie la dérive religieuse. Plutôt que d’évoquer une radicalisation de l’islam, il parle d’une islamisation de la radicalité, selon une formule qui a fait florès. Il s’en explique.

Le Temps: Vous prenez le contre-pied d’une lecture religieuse et politique du phénomène terroriste au nom de l’islam. Ne prenez-vous pas le risque de minimiser le prêche islamiste?

Olivier Roy: La radicalisation de l’islam existe, le salafisme existe, il se répand parmi les jeunes en Europe et au Moyen-Orient. Mais je conteste l’idée que le salafisme est le sas d’entrée dans le terrorisme. Il y a quelques salafistes qui sont devenus terroristes, mais très peu. On connaît la trajectoire de beaucoup de djihadistes. Que constate-t-on? Très peu sont passés par des mosquées salafistes. Il y a des réseaux, au Royaume-Uni, en Belgique, mais ils ne sont pas salafistes, ils sont djihadistes. Il est vrai que Daech (organisation Etat islamique) utilise un référentiel qu’il partage en partie avec les salafistes: la charia, la détestation des chiites, l’idée qu’il n’y a rien à négocier avec les juifs et les chrétiens, l’apocalypse. Il y a aussi de grandes différences. Les salafistes s’opposent au suicide. Daech met en scène une esthétique de la violence, fait l’apologie du viol et appelle les femmes à devenir djihadistes. Tout cela est étranger au salafisme. Noyer le djihadisme dans le salafisme, c’est ne pas comprendre les racines de la radicalisation. Cela dit, sur le plan sociétal, le salafisme pose de vrais problèmes de vivre ensemble et d’intégration. Mais ce n’est pas un problème de terrorisme.

– Cette rupture d’avec les valeurs de la République qu’opère le salafisme ne prépare-elle pas le terrain à la dérive sectaire des terroristes?

– Cela ne se passe pas ainsi. Prenez les frères Abdeslam, ils étaient loin d’être en rupture avec la société dans un monde salafiste. Ils tenaient un bistrot où on buvait de l’alcool et où on dealait du haschisch. On n’a pas affaire à des gars qui se sont retirés de la vie sociale, qui ont mené une vie de prière, de halal, et qui, au terme d’un parcours religieux, décident de passer à la violence. Comment expliquer la soudaine augmentation de femmes, la plupart du temps converties, dans le djihad? Pour les salafistes, elles doivent rester à la maison. Le salafisme n’explique rien, c’est une explication paresseuse.

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– Vous contestez aussi l’idée que les actes de terreur de ces derniers mois puissent s’inscrire dans une stratégie de Daech visant à diviser les sociétés européennes, entre musulmans et non musulmans, pour mieux préparer le terrain à un califat mondial.

– Cela ne fonctionne pas ainsi. Vous ne trouverez pas chez Daech de théories selon lesquelles les musulmans établis en Occident doivent se révolter. Daech tue plus de musulmans que de non musulmans. Un tiers des victimes de l’attentat de Nice étaient musulmanes. On pourrait le dire à la rigueur pour Al-Qaida, quand l’organisation fait assassiner les journalistes de Charlie Hebdo. Là, il y avait un discours assez structuré des frères Kouachi: ils ont insulté le prophète, ils doivent mourir. Mais les attentats revendiqués par Daech par la suite ne sont pas dans ce registre. Alors on invente des théories: au Bataclan, on dit que c’était les bobos qui étaient visés, à Nice les patriotes, ailleurs les policiers, à Rouen le christianisme. A la fin, on se dit qu’ils visent tout le monde: les musulmans, les juifs, les chrétiens. On fait une relecture paranoïaque des actions de Daech en s’appuyant sur un auteur, al Souri, qui n’a jamais été lu par les jeunes. Ces jeunes parlent de l’Oumma global, des crimes des croisés, mais il n’y a aucune analyse sur la guerre civile en Europe. Pour eux, tous ceux qui refusent le djihad, le martyr, sont de mauvais musulmans. Ils n’ont aucune sympathie pour les musulmans d’Europe. On veut présenter Daech comme l’avant-garde des masses musulmanes. C’est une illusion d’optique.

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– Vous dites que ce qui guide les terroristes n’est pas une utopie, mais la quête de la mort. Ce n’est pourtant pas un hasard si l’essentiel des attentats de ces dernières années est réalisé par des individus qui se réclament de l’islam?

– Ils s’inscrivent dans une construction narrative islamique, c’est certain. Mais il n’y a pas qu’eux. Le pilote de la Germanwings qui tue 200 personnes dans son suicide, on dit qu’il est fou parce qu’il n’a pas dit Allahu akbar. Aux Etats-Unis, il y a eu 50 Columbine depuis 1999, cinquante gamins qui sont retournés dans leur école, armés, pour perpétrer un massacre. Il y a des tas d’exemples de ce type de comportement suicidaire. Il y a une catégorie qui se réclame de l’État islamique, ce qu’on appelle le terrorisme islamique. Ils sont musulmans, ils pensent qu’ils iront au paradis. Je ne dis pas que c’est un simple prétexte. Quand ils basculent dans le radicalisme, ils pensent réellement qu’ils vont aller au paradis. Mais ils ne sont pas utopistes. La mise en place d’une société islamiste ne les intéresse pas. Les personnes qui commettent des attentats au nom de l’islam en Europe depuis 1995 meurent tous ou presque. Conclusion: la mort est liée à leur projet.

– Était-ce différent auparavant?

– Avant 1995, il y avait aussi du terrorisme. Pensez aux années de plomb en Italie et leurs attentats de masse. Les gars posaient leur bombe et s’en allaient en tuant autant de personnes. Pourquoi depuis Khaled Kelkal en 1995 jusqu’au gars de Nice, décident-ils tous de mourir délibérément? Parce que la mort fait partie de leur projet. Si c’étaient des militants, en quête de la réalisation d’une cause, ils feraient tout pour s’en sortir. Les militants palestiniens n’étaient pas suicidaires, ils avaient un projet concret d’indépendance nationale.

– Vous contestez du coup que les terroristes actuels, agissant au nom de l’islam, aient un projet politique?

– Il est faux de prétendre que les attentats de Daech représentent une victoire de l’islam politique. Daech suit une logique qui est profondément non politique, c’est apocalyptique. Ils font l’apologie du suicide que ce soit sur le terrain du Proche-Orient ou en Europe. La mort est au cœur du projet individuel des jeunes qui rejoignent Daech. S’il y a un projet politique de Daech, il est intenable. Ce n’est pas un projet du type Frères musulmans ou talibans. Les Frères musulmans veulent construire un Etat islamique dans un pays concret. Les talibans veulent créer l’État islamique d’Afghanistan. Daech dit que le califat est en perpétuelle expansion, qu’il ira du Maroc à l’Indonésie. C’est un projet intenable. C’est un projet de guerre. Daech ne cherche pas à mettre en place un Etat, il se comporte comme une armée occupante pour tenir le territoire. Daech s’est imposé car il y avait une population arabe sunnite qui avait de bonnes raisons de se révolter. Il n’y a plus un seul Etat arabe sunnite dans la région à part la Jordanie. En Syrie, le régime alaouite est la dictature d’une minorité religieuse sur la majorité même s’il s’appuie sur des éléments sunnites et chrétiens. En Irak, l’Etat sunnite a été remplacé par un Etat chiite par les Américains. Les chiites n’ont fait aucun effort pour intégrer la minorité sunnite. La population sunnite a donc accueilli Daech qui les emmène dans le précipice.

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– En réfutant tout projet politique des terroristes islamistes, vous balayez les peurs en Europe d’une menace de prise du pouvoir des musulmans dont l’expression la plus emblématique fut peut-être le livre de Houellebecq «Soumission».

– Daech dit vouloir conquérir le monde. Mais qu’elle est sa base sociale? Combien de divisions? La théorie que vous évoquez consiste à penser que l’immigration musulmane en Europe représente cette base sociale. Quel est le lien entre Daech et cette population? Aucun. Il n’existe aucun relais. Si vous prenez d’autres mouvements idéologiques à prétention universaliste et violent, comme le communisme, ils avaient une base sociale, des relais, les syndicats, les mouvements de femmes, des associations, des intellectuels. Daech: zéro. Les jeunes de Daech ne sont jamais insérés dans un mouvement social, ils ne vont pas à la mosquée ou alors ils contestent l’imam. Ils se radicalisent au contact d’un petit groupe de copains, en prison, et passent à l’acte. Il n’y a aucune propagande, sinon par l’action, un peu comme les anarchistes à la fin du 19e siècle. Mais elle n’est pas ciblée. C’est d’ailleurs ce que reproche Al-Qaida à Daech. Al-Qaida faisait des attentats symboliques. Daech fait feu de tout bois.

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– N’est-ce pas le meilleur moyen de déstabiliser une société que de tuer à l’aveugle?

– Daech veut déstabiliser la société européenne, car cette organisation pense que c’est une société corrompue et fragile. Mais cela n’a rien à voir avec une guerre civile à la Houellebecq. Il n’y a chez Daech aucune idée de mobiliser les populations musulmanes pour provoquer une guerre civile en Europe. Pour eux ces gens-là ne sont pas des musulmans.

– En remettant en question l’idée de radicalisation de l’islam comme facteur de passage à l’acte, vous balayez également les programmes de déradicalisation.

– Ils servent à rassurer les parents. Mais ils ne marchent pas. Les filles en particulier le disent: mon projet était de mourir. Ce ne sont pas des naïfs qui commencent par faire leurs cinq prières par jour et qui ont été doucement amenés à poser une bombe. Ils ont voulu poser une bombe dès le début. La radicalité fait partie de leur choix. L’idée de leur présenter un islam modéré en pensant leur faire comprendre qu’il ne faut pas poser une bombe au nom de l’islam, revient à croire que c’est leur pratique religieuse qui les a amenées à poser cette bombe. Ils adhèrent au discours de Daech, qui est religieux, pour aller à la violence. Les programmes de déradicalisation sont d’une totale absurdité.

– Que faire alors?

– Il faut les traiter en personne libre. Pathologiser, médicaliser le terrorisme, cela revient à ne pas s’interroger sur le terrorisme. Il n’y a pas à négocier. Il faut les punir.

– Mais pour quelqu’un qui n’est pas encore passé à l’acte et qui bascule dans un islam radical, que faire?

– C’est quoi l’islam radical? On pense qu’un croyant modéré est quelqu’un qui est modérément croyant. Nos sociétés ne comprennent plus le religieux, voilà le problème. Le bon religieux est celui qui n’est pas religieux. Nos sociétés pensent que tout discours religieux va forcément se prolonger en radicalisation politique. On ne comprend plus l’absolu religieux. L’idée que la dame en burkini finira par poser des bombes est totalement absurde. Ce sont des braves dames qui, comme ma grand-mère, veulent se baigner avec leurs petits-enfants mais qui n’aiment pas se mettre en maillot de bain. Si c’étaient des salafistes, elles n’iraient jamais sur la plage au milieu de corps à moitié nus. Nos sociétés ne veulent plus voir le religieux. On demande aux religieux d’être invisibles, choses que les chrétiens avaient intériorisées plus ou moins jusqu’au revivalisme de Jean-Paul II, qu’on qualifie aujourd’hui d’intégriste. Il y a des terroristes islamistes, mais on ne peut pas assimiler le port du burkini à une étape du passage vers le terrorisme.

– Comment apaiser notre relation à l’islam?

– Il faut penser l’islam par rapport à la majorité des musulmans et non par rapport aux terroristes, sans quoi on ne s’adresse qu’à ces derniers en leur donnant un rôle démesuré. Ils deviendraient alors nos interlocuteurs, ils auraient réussi leur coup. L’islam en Europe, va s’européaniser, s’occidentaliser, cela se fera sur la durée. L’Église catholique a mis un siècle à s’adapter au modernisme. L’occidentalisation de l’islam va prendre quantité de formes. Mais elle ne peut dépendre d’une réforme théologique. Dans l’église catholique, la réforme théologique est arrivée à la fin de l’évolution. Le conseil Vatican II couronne un siècle d’adaptation au modernisme. Il en ira de même avec l’islam.

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