Stratégie

Ce qu’il restera du monde d’Obama

Le président a restauré l’image des Etats-Unis. En prenant le risque de paraître faible, alors que Washington reste l’unique puissance militaire globale. Barack Obama a donné un nouveau sens à la responsabilité américaine dans un monde multipolaire. Un legs durable?

Souvenez-vous, c’était il y a tout juste huit ans: les Etats-Unis étaient à genoux. La première puissance provoquait une crise financière internationale sans précédent et sombrait économiquement. Au terme des deux mandats de George W. Bush, soumis aux visions de son vice-président néo-conservateur, Dick Cheney, l’Amérique surendettée et embourbée en Irak était universellement haïe pour une guerre menée sur la base de mensonges. Le déclin de l’empire semblait inéluctable.

C’est dans cette atmosphère de fin de monde unipolaire que fut élu Barack Obama avec la promesse de tourner la page. Le premier métis porté à la Maison-Blanche devait mettre fin à l’aventurisme. Les Américains ne voulaient plus voir le défilé constant des cercueils de leurs boys rapatriés d’Orient.

Dès sa prise de fonction, Barack Obama s’engage à fermer la prison de Guantanamo, symbole de la faillite morale du camp des démocraties. Quelques mois plus tard, au Caire, il prononce un discours destiné à ouvrir un nouveau chapitre avec le monde musulman fondé non plus sur l’évangélisation démocratique par les bombes mais sur le respect des aspirations de sa jeunesse à plus de justice. La rhétorique de la «guerre contre le terrorisme international» de l’ère Bush est abandonnée au profit d’un ordre international fondé sur le droit. Barack Obama veut parler avec les ennemis d’hier, l’Iran, Cuba, la Corée du Nord, remettre à plat la relation avec la Russie et rêve d’un monde sans armes nucléaires.

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Huit ans plus tard, la prison de Guantanamo n’est toujours pas fermée et le Proche-Orient a basculé dans le chaos. Washington a négocié un accord nucléaire avec Téhéran, renoué avec La Havane. Mais les relations avec la Russie sont exécrables et la course aux armements nucléaires est relancée.

Quel bilan tirer de cette présidence qui promettait tant, mais qui s’est fracassée sur les réalités d’un monde de plus en plus complexe et de moins en moins disposé à se plier aux diktats américains? L’Amérique d’aujourd’hui est-elle plus forte ou diminuée? Obama n’aura-t-il été qu’une parenthèse dans la politique étrangère des Etats-Unis ou a-t-il «fait entrer son pays dans le XXIe siècle», comme le pense Alexandra de Hoop Scheffer, politologue et directrice du bureau parisien du German Marshall Fund, une institution américaine qui promeut le dialogue transatlantique?

Ses succès

Pour en juger, un inventaire s’impose. Le principal succès, aux yeux mêmes de Barack Obama, a été l’accord sur le climat. «Il a réussi à changer la mentalité des Américains sur ce sujet. Avant lui, ce n’était pas à l’agenda politique», explique Alexandra de Hoop Scheffer. Cet accord est l’aboutissement d’un double combat, interne et externe. Il a fallu convaincre à la fois le Congrès américain et la Chine – principale puissance émergente et premier pollueur devant les Etats-Unis – de la nécessité de lutter contre le réchauffement climatique. Sans entente préalable entre Pékin et Washington, il n’y aurait pas eu de signature à Paris.

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Cette réussite met en lumière l’autre grand défi identifié par Barack Obama durant ses huit ans de présidence: comment s’accommoder de la montée en puissance de la Chine sans entrer dans une collision militaire? La réponse a été la politique du «pivot vers l’Asie», un virage vers le Pacifique à la fois sécuritaire et économique. Cette stratégie a été freinée par les soubresauts proche-orientaux et russes, mais dans l’ensemble elle a permis de maintenir une relation équilibrée avec Pékin. «En définitive, la Chine est plus importante que la Russie. Cette dernière n’a jamais été une priorité pour Obama», souligne Jussi Hanhimäki, professeur d’histoire internationale à l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève.

L’accord sur le nucléaire iranien illustre sans doute le mieux la méthode Obama: un long travail diplomatique dans un cadre multilatéral permet au final de s’assurer de la dimension civile du programme nucléaire de l’un des principaux ennemis identifié par les Etats-Unis depuis plus de trente ans. C’est un retournement spectaculaire qui ébranle l’ancien système d’alliance dans la région.

Le rétablissement des relations diplomatiques avec Cuba est d’une autre nature. Il nécessitait de surmonter un blocage psychologique hérité d’un autre âge. Mais le résultat n’en est pas moins significatif: il a permis de rehausser l’image des Etats-Unis dans l’ensemble du monde latino-américain. D’autres gestes à portée symbolique – à Hiroshima, au Vietnam ou au Laos – ont eu le même effet en Asie.

Ses échecs

La méthode Obama s’est toutefois enlisée au Proche-Orient. Alors que les Printemps arabes pouvaient sembler être en parfaite résonance avec le discours du Caire, l’issue de ces soulèvements va s’avérer très décevante pour le président américain. S’il se laisse entraîner dans une intervention en Libye – sa principale erreur de politique étrangère, affirmera-t-il plus tard – dans un cadre onusien, il renoncera au dernier moment à bombarder le régime de Bachar el-Assad alors que celui-ci venait de franchir la ligne rouge dessinée par lui-même, à savoir le recours à l’arme chimique. Cette reculade est considérée par de nombreux observateurs (lire ci-dessous) comme une sorte de Munich de la diplomatie américaine.

Loin de reconnaître une erreur, Barack Obama parle au contraire de la décision dont il est le plus fier: il ne s’est pas laissé enfermer par les codes en vigueur à Washington qui poussaient à bombarder pour bombarder, simplement pour affirmer la suprématie militaire américaine, alors que seule une solution politique peut mettre un terme aux guerres de la région.

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«Sa plus grande erreur a été la façon dont il a énoncé cette ligne rouge, estime Jussi Hanhimäki. Mais j’ai les plus grands doutes quant au fait que les Etats-Unis auraient pu faire quoi que ce soit pour régler la crise en Syrie avant que la guerre civile permette l’émergence de Daech. La situation est différente en Irak, il y a eu là une mauvaise gestion américaine, y compris sous Obama. Dans tous les cas, il n’y a pas de solution magique pour le Proche-Orient.»

«Cet épisode résume le paradoxe Obama, explique Alexandra de Hoop Scheffer: il parle de solution politique alors que la réalité est que le conflit se militarise en faveur de Bachar el-Assad, de la Russie et de l’Iran. Le problème est que, même s’il n’en est pas le premier responsable, Obama se retrouve ainsi contraint de revenir sur sa première promesse électorale: désengager les Etats-Unis du Proche-Orient. Le voilà forcé de se réengager en Irak, la guerre la plus stupide qu’il n’avait cessé de dénoncer.»

Ce retrait manqué de la région, qui passe pour une forme d’impuissance, s’ajoute à l’abandon par Washington d’une recherche de solution dans le conflit israélo-palestinien.

La doctrine Obama

Que retenir de ce double mandat? Les Etats-Unis restent de très loin la première puissance militaire mondiale en 2016. Mais qu’en est-il de leur influence dans un monde de plus en plus incertain? «Barack Obama a fait évoluer la politique étrangère américaine du mythe de la nation indispensable vers la recherche d’alliances et de partenariats beaucoup plus larges, poursuit Alexandra de Hoop Scheffer. Il a voulu redéfinir les alliances héritées de la fin de la Deuxième Guerre mondiale et de la Guerre froide. L’Europe reste l’allié numéro un, mais ce n’est plus suffisant.»

Professeur de droit, le président américain a régulièrement exposé sa vision des relations internationales. Sa doctrine peut se résumer ainsi: la première puissance ne peut plus prétendre faire la police dans le monde, mais elle peut faire la différence lorsqu’elle prend le leadership d’une coalition. La guerre ne se justifie qu’en dernier recours pour la défense d’intérêts vitaux. «C’est le premier président qui n’a pas peur d’être perçu comme faible dans sa réticence à user la force, estime Jussi Hanhimäki. Il a opéré un virage de l’usage de la force militaire vers la diplomatie avec des objectifs politiques. Il veut que les Etats-Unis restent le numéro un mais les moyens ont changé. On appelle cela le soft power. L’image des Etats-Unis est bien plus positive aujourd’hui qu’elle ne l’était en 2008.»

«Les changements ont été spectaculaires depuis huit ans, estime Michael Parmly, ancien diplomate américain et sympathisant démocrate. Obama a mis au rancart l’idée de changement de régime. Imaginez ce que serait le monde si Dick Cheney était resté au pouvoir… Je dors mieux avec un président comme Obama à la Maison-Blanche.»

Quel sera son legs?

Si Barack Obama n’est pas un pacifiste (le recours massif aux drones pour éliminer des ennemis en atteste), il n’en a pas moins démontré que les Etats-Unis pouvaient s’impliquer dans les affaires du monde sans avoir à recourir systématiquement à la force. Qu’en sera-t-il de son successeur? Les déclarations de Donald Trump laissent penser qu’il est tenté par une posture isolationniste, ce qui a semé un vent de panique parmi les alliés des Etats-Unis. Hillary Clinton, qui a dirigé durant quatre ans la diplomatie de Barack Obama, devrait logiquement s’inscrire dans son héritage. Mais il est tout aussi plausible qu’elle se laisse tenter par un retour à un interventionnisme plus musclé.

«Le 27 janvier 2017, la doctrine Obama s’en ira avec lui», écrivait en début d’année dans Le Monde Nicholas Dungan, chercheur à l’Atlantic Council, un think tank basé à Washington. Selon lui, Barack Obama, situé très à gauche, n’a jamais été en phase avec les Américains. Que ce soit Donald Trump ou Hillary Clinton qui accède à la Maison-Blanche, Washington en reviendra à une politique étrangère plus traditionnelle: tous deux sont des purs produits de la Guerre froide.


«C’est sur le tournant syrien qu’Obama sera jugé»

Le renoncement à appliquer sa propre ligne rouge face à Bachar el-Assad a décrédibilisé le président américain, selon François Heisbourg

Spécialiste des relations internationales, François Heisbourg est président de l’International Institute for Strategic Studies à Londres et, depuis ce printemps, du conseil de fondation du Geneva Center for Security Policy. Il se montre sévère envers la politique étrangère de Barack Obama.

Le Temps: Quel bilan tirez-vous de la présidence Obama?

François Heisbourg: Il est paradoxal. Comme George W. Bush, Obama est parti avec une idée pour finir dans une réalité différente. Bush voulait donner la priorité à la politique intérieure, il a fini en Irak. Obama a été élu pour sortir les troupes américaines d’Irak et il finit par y retourner. Le degré d’influence sur les affaires internationales, même pour une superpuissance, est limité. Cela, Obama l’a mieux intégré que d’autres dans son analyse. Sa prudence stratégique lui a évité de prendre des initiatives trop fortes en créant de faux espoirs.

– Quel est le principal succès que vous lui attribuez?

– Là encore c’est paradoxal, je dirais l’Europe. On ne l’attendait pas sur ce terrain-là. Il a tout d’abord manifesté son indifférence envers notre continent. Son absence aux manifestations du vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin était surprenante. Or au final, on peut dire qu’il a géré avec doigté la crise ukrainienne, qu’il a bien travaillé avec les Européens pour adopter des sanctions envers la Russie, qu’il a enfin joué le jeu avec les principaux partenaires européens de l’OTAN à l’Est. Alors que les derniers chars américains quittaient le continent début 2014, ils étaient de retour six mois plus tard. L’Europe est l’endroit où son bilan est le moins mauvais.

– Pour le reste vous êtes beaucoup plus sévère…

– L’histoire retiendra que son «pivot vers l’Asie» n’a pas vraiment fonctionné et qu’il n’a quitté l’Irak précipitamment que pour y revenir de façon forcée faute d’avoir prêté attention aux erreurs du premier ministre irakien Maliki, qui a créé les conditions de l’irruption de Daech. Mais le plus grave, c’est l’affaire de la ligne rouge en Syrie. En 2012, il affirme une limite à ne pas franchir par Bachar el-Assad, avec le soutien de la France, de la Grande-Bretagne, et un accord tacite de Moscou: l’usage d’armes chimiques. En août 2013, le gouvernement de Damas utilise massivement cette arme. La première réaction d’Obama est d’inviter la France et la Grande-Bretagne à participer à des frappes. Puis le parlement britannique se désiste, la France est toutefois prête à aller de l’avant. Mais quatre heures avant les premières frappes, Obama renonce. C’est le début de la fin de sa crédibilité sur la scène internationale. Même si l’affaire ne tourne finalement pas si mal puisque la Syrie sera contrainte de démanteler son arsenal chimique sous contrôle de l’ONU. S’il avait commencé par aller à l’ONU, l’épisode aurait pu tourner à son avantage, mais il y a d’abord eu un bruit de bottes, puis les Russes ont su tirer les marrons du feu. A Moscou, à Pékin, à Tokyo, à Delhi, la leçon a été retenue.

– Quelle leçon?

– Comme le dit un dicton texan, Obama est un gars qui a un grand chapeau mais pas beaucoup de bœufs. En politique internationale, c’est terrible. C’est sur ce tournant qu’Obama sera jugé. C’est comme quand l’Autriche-Hongrie a annexé la Bosnie-Herzégovine en 1908, un territoire qu’elle occupait depuis trente ans. Ce geste qui peut sembler anecdotique change tout en termes de perception de la puissance.

– L’Amérique de 2016 n’est-elle pas plus forte qu’en 2008?

– Ni plus ni moins. Son économie va bien, le budget militaire reste important. D’un côté, on peut dire que l’image des Etats-Unis est meilleure qu’à la fin des années Bush. De l’autre, il y a celle d’une Amérique qui a perdu ses repères, avec un recours à la force équivoque. L’échec de la ligne rouge et son pivot sécuritaire en Asie qui n’en fut pas un ont été interprétés comme de la faiblesse par les Chinois. C’est pour cela que Pékin avance en mer de Chine du Sud. Car la crédibilité des Etats-Unis est affaiblie.

(Propos recueillis par Frédéric Koller)

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