Syrie

A Alep, «un assaut contre l’humanité»

Les responsables de l’ONU se disent «à court de mots». Sous les bombes, les Aleppins sont, eux, aussi à court de vivres

Habitants et secouristes continuent de filmer les scènes, plus insoutenables les unes que les autres. Comme ces bébés prématurés, dans un hôpital en flammes, qui sont extirpés de leur couveuse par des infirmières paniquées et posés à même le sol, où ils finiront vraisemblablement par succomber. Ou cet autre homme, visiblement proche de la folie, qui exhibe en pleine rue un membre arraché par une bombe (celui d’un voisin, d’un proche, d’un inconnu?), et qui n’en finit plus de hurler… Devant le Conseil de sécurité de l’ONU, où il est chargé de faire rapport des atrocités qui ne cessent de s’aggraver dans les quartiers est d’Alep, le chef des opérations de l’ONU Stephen O’Brien avouait lundi: «En tant qu’être humain, je suis bientôt à court de mots. Mais je suis là, comme mes collègues, pour être professionnel et objectif…»

Moins de 30 médecins, plus de bloc opératoire

L’enfer s’est abattu sur Alep, soumis à des bombardements sans précédent depuis un peu plus d’une semaine. Au point que le responsable de l’ONU, ses collègues, et surtout les Aleppins eux-mêmes, en viennent à regretter les semaines précédentes, lorsque les flammes n’étaient qu’intermittentes. A Genève, Tawfik Chamaa, médecin suisse originaire d’Alep et l’un des fondateurs de l’Union des organisations syriennes de secours médicaux (UOSSM) est, lui aussi, à court de mots: «Il reste aujourd’hui moins d’une trentaine de médecins dans tout l’est d’Alep, et il n’y a plus le moindre bloc opératoire qui fonctionne», assure-t-il

Les derniers téméraires qui ont tenté, il y a quelques semaines, de forcer les barrages afin de faire entrer du matériel médical dans les quartiers rebelles de la ville ont été pris pour cible par des avions et ont échappé à la mort de justesse. Depuis, l’étau s’est encore resserré, ici comme ailleurs. Dans les banlieues sud de Damas, également aux mains de la rébellion, ce sont les ambulances qui sont traquées par les drones russes, explique le médecin. «Lorsqu’ils arrivent à localiser l’endroit où ces ambulances convergent, l’aviation frappe. C’est ainsi qu’ils détruisent les hôpitaux sans coup férir.»

Trois cents morts en une semaine

A Alep-Est, au moins 300 personnes seraient mortes en un peu plus d’une semaine. Aux missiles, aux obus, aux barils d’explosifs et aux bombes incendiaires s’ajoutent des attaques chimiques à la chlorine. Stephen O’Brien soulignait aussi que les dernières rations alimentaires de l’ONU avaient été distribuées le 13 novembre. Alors que l’eau potable et l’électricité sont de plus en plus rares, la famine sera bientôt générale.

Le responsable de l’ONU a aussi rappelé le fait qu’au moins 60 personnes, dont plusieurs enfants, ont été tuées par des tirs de mortier lancés par les rebelles dans les quartiers de la ville tenus par le gouvernement. «Nous ne sommes pas face une reprise de la violence», a martelé Stephen O’Brien. «C’est un nouvel assaut contre l’humanité.»

Vacance à la Maison-Blanche

Le déluge de feu qui s’est abattu sur Alep-Est semble d’autant plus inarrêtable qu’il correspond à une certaine vacance du pouvoir à la Maison-Blanche, tant Barack Obama est aujourd’hui un «lame duck», le canard boiteux qu’évoquent les Américains pour décrire cette période. Le président sortant, dont la stratégie accommodante vis-à-vis de la Russie s’était déjà heurtée à de vives critiques, évoque désormais cette question comme si elle ne dépendait plus du tout de lui: «Je ne suis pas très optimiste sur les perspectives à court terme en Syrie», disait-il ce week-end. Il profitait d’une réunion multilatérale au Pérou pour en parler en aparté avec le président russe Vladimir Poutine. Une réunion qui a duré… quatre minutes.

La Russie dément officiellement avoir actuellement un quelconque rôle à Alep, se contentant d’affirmer que ses avions sont à l’œuvre dans deux autres provinces, à Idlib et à Homs pour y combattre «des terroristes et des extrémistes». Ces derniers jours, les habitants de l’est d’Alep ont reçu des tracts mais aussi des messages directs sur leurs téléphones portables. «Si vous tenez à vos proches et à votre famille, fuyez!», disaient-ils en substance. Selon les chiffres de l’ONU, 486 700 personnes se trouvaient dans des zones «assiégées» il y a six mois, soumises souvent aux bombardements et aux pénuries. Le chiffre est aujourd’hui proche du million, y compris les quelque 250 000 habitants d’Alep-Est.

A en croire un sondage effectué, comme elle l’a pu, par l’ONU, environ 40% de la population de ces quartiers serait prête à quitter la ville, vers d’autres régions tenues par l’opposition pour une écrasante majorité. Selon Moscou et Damas, ce sont les rebelles qui s’opposeraient à toute évacuation. «Les groupes (de la rébellion) sont aujourd’hui à ce point fragmentés qu’il est impossible d’avoir la moindre vue d’ensemble, explique une source proche du terrain. Cela ne concerne pas seulement la distinction entre groupes djihadistes et plus modérés. Mais aussi, maintenant, entre ailes civile et militaire d’un même mouvement.» Sous les bombes, le chaos finit de s’installer. La moitié des personnes consultées par l’ONU fait état non seulement de dommages à leur maison dus aux bombardements ces dernières semaines, mais aussi de pillages et de déprédations de toute sorte.

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