Syrie

A Alep, «les gens pensent déjà à retourner chez eux»

Marianne Gasser a été l’une des premières humanitaires à se rendre dans la partie d’Alep-Est. Avec son équipe du Comité international de la Croix-Rouge, elle vient en aide aux milliers de personnes qui ont fui les combats

Avec son équipe du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Marianne Gasser a été l’une des premières humanitaires à se rendre dans la partie d’Alep-Est reprise ces derniers jours par les troupes progouvernementales. Des milliers de personnes ont fui ces scènes d’apocalypse et se sont regroupées notamment dans une zone industrielle aux abords de la ville. Il s’agit maintenant de leur venir en aide et de… préparer leur éventuel retour dans leur quartier.

Le Temps: Arrive-t-on sans encombre dans ces zones reconquises au terme d’une très violente offensive?

Marianne Gasser: Oui, nous nous sommes par exemple rendus à Hanano, l’un des quartiers repris ces derniers jours. Nous avons emprunté la route du Castello, au nord, et il nous a fallu une bonne heure pour y arriver en partant d’Alep-Ouest. Tout le long de cette route (qui a été l’enjeu de violentes offensives et contre-offensives ces derniers mois, ndlr) les destructions sont déjà très nombreuses. La route elle-même est très endommagée, même si des parties commencent à être asphaltées. Lorsque nous sommes arrivés à Hanano, l’endroit était complètement vide, mais on continue d’entendre au loin des combats continuels. C’est un paysage de guerre, avec les rues jonchées de débris et un peu partout des immeubles complètement détruits. Mais certains bâtiments sont encore sur pied. Et c’est sur ces bâtiments que nous allons miser pour d’éventuels retours.

– Des retours, vraiment?

– Les populations que nous avons rencontrées, et qui provenaient du quartier, nous ont dit qu’elles voulaient y retourner dès que l’endroit deviendrait plus sûr. Les autorités, de leur côté, accepteraient aussi ce retour. C’est pour cela que nous voulions évaluer la situation et aider à lancer un petit projet. Nous n’allons pas entreprendre des constructions, ce n’est pas notre mandat. Et avec l’immensité des destructions, la reconstruction nécessitera des années. Mais il s’agit de refaire des portes, des fenêtres, de déblayer des chaussées et surtout de fournir de l’eau et de l’électricité. Nous avons commencé ce jeudi à installer des réservoirs sur place. Si la population retourne, comme elle en affiche l’intention, il faut au moins qu’elle ait de l’eau. Il faut vous rendre compte que la ville d’Alep est aujourd’hui à moitié détruite après cinq ans de guerre. Il y a d’autres quartiers qui sont encore bien plus touchés que celui-là et qui sont devenus simplement inhabitables.

– Où sont partis les habitants de Hanano?

– Quelque 19 000 personnes, qui viennent de ce quartier mais aussi d’ailleurs, ont trouvé refuge à Jibrin, une zone industrielle dans le sud-est rural d’Alep. Ils sont aujourd’hui placés dans deux immenses hangars. Ce sont surtout des femmes, des enfants et des personnes âgées. Avec l’aide du Croissant-Rouge syrien (SARC), nous leur avons procuré de l’eau et des vivres, mais aussi des habits d’hiver, des bougies et des soins pour ceux qui en nécessitaient. Il commence à faire très froid et il y a beaucoup de pluie. Le toit de ces hangars est abîmé et laisse passer l’eau. Il faudra le réparer au plus vite: les matelas et les couvertures posés au sol se sont mouillés. Et nous nous attendons à ce que beaucoup d’autres personnes arrivent encore.

– Dans quel état sont ces gens?

– Ils sont choqués et très affectés. Il leur a fallu des heures pour passer d’un quartier à l’autre, alors que les bombardements n’ont pas cessé. Même si les conditions d’accueil sont bien précaires, ils nous expliquent qu’ils vont mieux par rapport à ce qu’ils ont subi. Ils n’avaient pratiquement plus de nourriture, et la plupart sont traumatisés par le fracas continuel des bombes et des combats. Certains sont partis dans d’autres directions. On estime qu’ils sont environ 10 000 à avoir rejoint Cheikh Maksoud (une enclave kurde, plus au nord). Nous n’avons pas pu nous rendre sur place, mais le SARC a établi là-bas le même dispositif d’assistance. Dans les deux cas, le gouvernement nous a délivré très rapidement les autorisations nécessaires.

– Et qu’en est-il des quartiers encore tenus par les groupes opposés au régime de Bachar el-Assad?

– Nous ne savons pas grand-chose de la situation précise de certains quartiers. Ces gens pris dans les combats, et qui sont pratiquement impossibles à atteindre, restent l’une de nos préoccupations majeures.

– Ces dizaines de milliers de nouveaux déplacés s’ajoutent à ceux qui étaient déjà présents à Alep-Ouest. L’ONU évoque le chiffre de 400 000 personnes…

– Ils sont en effet des centaines de milliers, pour certains affectés depuis 2012. Nous sommes en train d’augmenter notre réponse, en coordination avec les Nations unies, mais nous ne pourrons jamais prétendre répondre à tous les besoins. Les hangars de Jibrin sont destinés à devenir un immense centre de transit, avec ceux qui décideront de retourner bientôt chez eux, mais aussi tous ceux dont la famille a été éclatée par les combats et qui vont aujourd’hui retrouver leurs proches, restés – ou déplacés – dans des zones progouvernementales.

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