Russie

Norilsk veut respirer un air meilleur

Riche de ses métaux rares, la ville arctique a fermé en septembre sa gigantesque fonderie de nickel, qui émettait une pollution record. La plupart de ses habitants, venus s’établir pour empocher des salaires supérieurs, s’inquiètent surtout de voir leurs revenus baisser

C’est à 1000 mètres sous terre et à 300km au nord du cercle polaire que le ventre de mère Russie est le plus fécond. Alors que la température descend à -50° en surface, il y fait chaud et humide. Les parois étincellent: les blocs qui s’en détachent sous les coups des bulldozers sont bourrés de métaux précieux ou semi-précieux: nickel, cuivre, palladium et platine. Des engins monstrueux arpentent les galeries labyrinthiques de la mine «Skalista», qui descendra bientôt à 2000 mètres sous la surface. Le bruit des machines rabotant les parois est terrible et le danger partout.

«Ce sont les incendies qui sont le plus dangereux», explique posément Ivan Grintchouk, l’ingénieur principal du groupe minier Komsomolski, filiale du géant métallurgique Norilsk Nickel. Cette année, des accidents du travail ont coûté la vie à au moins quatre mineurs du groupe. «Que voulez-vous, c’est le métier de mineur qui veut ça, c’est la même chose partout dans le monde», déplore cet homme qui travaille depuis vingt ans à Norilsk. «C’était bien pire dans les années 1960», note l’ingénieur, qui ajoute que bien souvent, les accidents sont causés par des ouvriers ivres. «Si c’est le cas, leurs proches ne reçoivent aucun dédommagement.»

Presque aucune végétation

En surface, les conditions sont aussi rudes, mais tendent à s’améliorer. Une fois extrait des entrailles de la terre, le minerai est trié et part dans des fonderies de cuivre ou de nickel, à proximité immédiate des habitations. Norilsk compte 170 000 habitants, tous exposés aux émissions très élevées de dioxyde de soufre. Presque aucune végétation n’est visible dans un rayon de 30 km autour de la gigantesque fonderie. Inaugurée en 1942, elle a été fermée par Norilsk Nickel en septembre dernier parce qu’impossible à conformer à des normes environnementales acceptables. Sa carcasse noircie toisera dorénavant une ville reposant neuf mois sur douze dans la neige.

Même sans la pollution, Norilsk reste une ville réservée aux amateurs d’extrême. La température y descend à -50° et surtout de terribles vents polaires balaient les avenues. Tout autour, des milliers de kilomètres de toundra glacée séparent Norilsk de ce qu’ils appellent «le continent», c’est-à-dire la Russie centrale et le sud de la Sibérie. Pas de routes, pas de voies ferrées. Les gens se déplacent en avion, les marchandises par bateau, depuis l’océan Arctique ou – en été seulement – via le fleuve Ienisseï, qui coule à proximité.

Explosion du coût de la vie

«Ce sont les salaires qui nous attirent ici», explique Sahib, un ouvrier métallurgique originaire d’Azerbaïdjan, qui arrondit ses fins de mois en conduisant un taxi. «Enfin, c’était le cas jusqu’en 2014. Depuis, le coût de la vie a explosé.» Comme l’immense majorité des habitants de Norilsk, Sahib tente de se constituer un pécule pour ensuite rentrer «sur le continent».

«Les salaires sont deux fois supérieurs à ceux de la Russie», confirme Nikolaï, qui a débarqué d’Ukraine il y a vingt-trois ans. Ouvrier spécialisé âgé de 46 ans, il se plaint que «Norilsk Nickel n’a pas augmenté les salaires depuis huit ans. Je n’arrive plus à mettre de l’argent de côté, car les prix ont explosé.» Nikolaï a le sentiment d’être dans une impasse: «Pas moyen de contester quoi que ce soit. Norilsk Nickel fait la pluie et le beau temps ici. Il n’y a plus aucun syndicat indépendant depuis au moins quinze ans.» Il reconnaît cependant que la protection sociale et les services de santé sont bien meilleurs ici que dans le reste de la Russie ou en Ukraine. De toute façon, hors Norilsk Nickel, il n’est point de salut. Le géant mondial, qui représente à lui seul 1% du PIB russe, est la raison d’être d’une ville perchée dans l’un des recoins les plus hostiles de la planète.

Ancien goulag

Cette mainmise du groupe métallurgique et minier est à double tranchant. Une source chez Norilsk Nickel grogne contre les monumentales charges dont est affublée l’entreprise: «Nous devons financer toutes sortes d’infrastructures sociales et autres, alors que c’est du ressort des autorités régionales et fédérales. Nous payons des impôts gigantesques.» Le président russe Vladimir Poutine ne manque pas une occasion de rappeler aux milliardaires russes (trois d’entre eux sont les actionnaires principaux de Norilsk Nickel) leur dette morale envers la population.

Pour améliorer le quotidien des habitants et redorer son image, le groupe multiplie l’organisation de festivals et d’événements culturels. Le passé tragique de la ville, fondée en tant que goulag, n’est plus occulté. Expositions et pièces de théâtre racontent aux habitants l’enfer que fut Norilsk entre 1935 et 1956. «L’un de mes arrières grands-pères est arrivé ici comme prisonnier», raconte Sofia, une collégienne de 15 ans dont la famille est installée à Norilsk depuis plusieurs générations. «Mon autre arrière-grand-père était gardien de camp», note-t-elle, sans y voir rien de dramatique. «J’aime beaucoup cette ville et je prévois d’y passer ma vie. C’est chouette pour les jeunes. Surtout quand il fait très froid et que l’école est fermée: nous pouvons nous balader sans que personne ne nous surveille!»

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