Syrie

L’Iran a fait capoter l’accord sur la reddition d’Alep

Même alliés, l’Iran et la Russie ne poursuivent pas les mêmes objectifs en Syrie. Et ce sont les habitants d’Alep-Est qui en font les frais

Le calvaire se poursuit. Toute la journée de mercredi, les bombes ont continué de s’abattre sur les derniers kilomètres carrés d’Alep-Est qui échappent encore au contrôle de l’armée syrienne. Quelque 50 000 personnes restent donc à la merci des canons. L’annonce, mardi soir, d’un accord de reddition des forces rebelles n’y a rien pu. Bien au contraire: alors que des centaines d’habitants de l’enclave bombardée se pressaient dans les rues dans l’espoir d’embarquer dans des autobus censés les sortir de l’enfer, les bus sont repartis vides. Les bombardements ne tardaient pas à redoubler, amenant les habitants à courir en tous sens pour essayer de sauver leur vie.

La Turquie médiatrice

Cette manière de susciter les espoirs de la population avant de les enterrer tout aussitôt a été qualifiée mercredi à Genève d’«outrageusement cruelle» par le commissaire de l’ONU aux droits de l’homme Zeid Ra’ad al-Hussein.

L’ONU, en réalité, a été tenue à l’écart de cette tentative d’accord d’évacuation, tout comme les Etats-Unis. Malgré les dizaines d’heures passées à cela par l’émissaire de l’ONU Staffan de Mistura, malgré les rencontres en série tenues par le chef de la diplomatie américaine John Kerry, c’est la Turquie qui avait négocié cette capitulation d’Alep, en se posant en médiateur entre les rebelles syriens et Moscou.

Ce rôle joué par la Turquie est le reflet de la marginalisation de l’actuelle administration américaine ainsi que d’une «communauté internationale» réduite à étaler son impuissance en poussant des hauts cris. Mais ces circonstances semblent aussi expliquer l’échec de l’application de la trêve. A la dernière minute, aussi bien Damas que l’Iran semblent en effet avoir ajouté de nouvelles conditions à l’accord russo-turc, faisant voler en éclats un dénouement conclu sans leur assentiment.

Deux villages alaouites assiégés

Selon des informations reprises au conditionnel par le Haut-commissariat aux droits de l’homme, ce sont en effet des milices iraniennes pro-Assad qui auraient arrêté le premier convoi d’autobus, alors même qu’il s’était déjà mis en route pour quitter la ville. A Genève, une source diplomatique qui suit de près le dossier se montre plus claire: «L’Iran veut exploiter au maximum la situation. Il veut qu’on reconnaisse le rôle central qu’il a joué dans la bataille d’Alep, quitte à froisser quelque peu son allié russe.»

Loin de se ranger derrière l’accord conclu par Moscou, Téhéran exigerait en effet que l’évacuation des milliers de personnes qui restent à Alep-Est soit conditionnée au départ d’une partie des habitants de Foua et de Kefraya. Ces deux villages chiites sont assiégés depuis des mois par les rebelles syriens. Distantes de quelques dizaines de kilomètres à peine d’Alep, les deux enclaves se trouvent dans la province voisine d’Idlib, encore aux mains de la rébellion syrienne. Encerclés de toute part, les habitants chiites ne doivent leur survie qu’aux forces du Hezbollah, le mouvement chiite libanais pro-iranien, qui assure leur défense. Bien plus: c’est précisément en mettant en avant le sort de cette population chiite que le Hezbollah avait notamment justifié son intervention en Syrie aux côtés du régime de Bachar el-Assad.

«En soulageant les conditions de vie de cette population chiite, Téhéran et le Hezbollah donneraient encore plus d’ampleur à leur «victoire» à Alep, note la même source. Aujourd’hui, ce sont eux qui tiennent le couteau par le manche, puisqu’ils ont le droit de vie ou de mort sur les habitants d’Alep-Est. Selon leur logique, il faudrait être fou pour se priver de ce moyen de pression.»
Même si la chute d’Alep-Est a été préparée par le lourd bombardement de l’aviation russe, ce sont bien les milices iraniennes et chiites qui ont fourni le gros des troupes sur le terrain ces dernières semaines. Impuissants face à ce déferlement de force, les rebelles ont d’ailleurs envoyé mercredi des salves de roquettes sur Foua et Kefraya, comme pour mieux enterrer tout espoir de résolution rapide.

Mercredi, le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov s’est entretenu au téléphone avec son collègue iranien Javad Zarif sur la «nécessité de venir en aide à la population d’Alep». Les termes exacts de la capitulation d’Alep-Est dépendaient sans doute de cette conversation entre les deux alliés un peu en froid. Mais en attendant, les dizaines de milliers de civils piégés à Alep-Est s’apprêtaient à vivre une nouvelle nuit de cauchemar.

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