France

A Neuchâtel, le sillon politique de Vincent Peillon

Le candidat inattendu à la primaire socialiste française a enseigné depuis 2014 à l’université de Neuchâtel. Un passage remarqué qui illustre sa posture politique

Ils ont tous deux ferraillé dur contre le secret bancaire. Jadis, en 2001, les députés socialistes français Vincent Peillon et Arnaud Montebourg fulminaient contre la place financière helvétique. Leur mission d’information sur la délinquance financière et le blanchiment des capitaux leur vaut alors d’occuper le devant de la scène, alors que le gouvernement de Lionel Jospin vient de faire franchir à la France le pas des 35 heures de travail hebdomadaires. Peillon-Montebourg sont les hussards d’une gauche ardente, résolue à tailler des croupières au chiraquisme finissant. Une posture condamnée, quelques mois plus tard, par la cinglante défaite du candidat socialiste Jospin au premier tour de la présidentielle, le 23 avril 2002: «Ce jour-là les a tétanisés, explique un vieux connaisseur des arcanes du PS. Leur obsession commune, depuis, est de ne pas décevoir.»

Peu de présence sur le terrain

Quinze ans ont passé depuis les diatribes anti-secret bancaire des deux mousquetaires. Et voilà qu’ils se retrouvent au premier plan, non plus côte à côte, mais face à face. Arnaud Montebourg, 54 ans, limogé du gouvernement à la fin août 2014 pour insubordination chronique, a tiré le premier, en annonçant sa candidature en août, à la fête de la rose de Frangy-en-Bresse, sur ses terres bourguignonnes. Vincent Peillon, 56 ans, a attendu le 12 décembre pour prendre tout le monde par surprise. Celui qui fut ministre de l’Education nationale du début du quinquennat Hollande (2012-2014), n’avait jamais été, jusque-là, sur la ligne de départ de la primaire de la gauche des 22 et 29 janvier. Puis il a franchi le pas, sollicité, dit-on, par ceux qui, dans l’entourage présidentiel, entendent savonner la planche de son héritier par défaut, l’ex-premier ministre Manuel Valls…

Vincent Peillon, à ce stade, paraît désarmé. Un tempérament solitaire, volontiers narcisse. Pas de dispositif de campagne. Peu de présence sur le terrain pour celui qui, après avoir organisé une réforme controversée des rythmes scolaires, est redevenu député européen en 2014. Plus étonnant encore: cet agrégé de philosophie dont le frère n’est autre que le journaliste pourfendeur d’UBS Antoine Peillon, avait entamé un embryon de reconversion. D’abord comme écrivain, auteur de romans noirs géopolitiques (Aurora, aux Editions Stock), puis comme professeur invité à l’université de Neuchâtel.

La Suisse comme terre d’accueil pour celui qui pourfendit jadis ses banques: «Nous l’avons convié à participer à l’un de nos programmes internationaux. Sa connaissance de l’histoire politique de l’Europe au XIXe siècle était un réel atout. De même que sa compétence sur l’histoire des relations entre la France et la Suisse», explique au Temps Daniel Schultess, l’un des membres du rectorat à l’origine de son embauche. L’ex-député socialiste se mue en enseignant respecté qui, de 2014 à 2016, enseigne au niveau master la philosophie et la science politique.

Qu’en déduire? Une approche surtout. Tandis qu’Arnaud Montebourg a, depuis son départ du gouvernement français, continué d’occuper le devant de la scène médiatique, notamment en raison de son union avec l’ancienne ministre de la Culture, Aurélie Filipetti (démissionnaire après son limogeage avec Benoît Hamon), le professeur invité s’est immergé dans une autre réalité: celle de la recherche universitaire et celle d’un pays voisin.

Ferdiand Buisson, son modèle

«Il nous donnait l’impression d’accepter la distance qui, peu à peu, s’était installée entre lui et le microcosme politique français», poursuit un autre enseignant neuchâtelois. L’intellectuel parisien, fils d'un banquier communiste lié à l'URSS s'est accroché au TGV pour réussir à enseigner à Neuchâtel et à fréquenter les travées du parlement de Strasbourg où il traîne une réputation de dilettante. Mais ses étudiants l'ont apprécié. «Il a une vision de l’Europe et du monde, mais je le vois plus comme un ambassadeur que comme un présidentiable», commente Cathy, une de ses ex-étudiantes en Masters.

Un nom est cité par Daniel Schultess pour résumer la «ligne Peillon»: celui de Ferdinand Buisson, Prix Nobel de la paix 1927, cofondateur de la Ligue des droits de l’homme et président de la Ligue de l’enseignement. «Buisson est un peu son modèle. A l’image de ce dernier, son engagement est celui du socialisme moral», poursuit le professeur de philosophie Daniel Schultess.

Entre le plaidoyer pour l’efficacité gouvernementale de Manuel Valls et la défense du «Made in France» d’Arnaud Montebourg, le candidat Peillon – battu aux législatives de 2002 et de 2007 dans son fief de la Somme – manque encore d’un thème fort. Dommage: car son sillon politique, centré sur la nécessité de refondation d’un discours de gauche européen, est l’enjeu majeur de son camp politique au-delà de mai 2017.

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