Récit

Divorce à la new-yorkaise pour Donald Trump

Pour la première fois dans l’histoire des Etats-Unis, un président est détesté dans sa propre ville. Donald Trump ne le supporte pas. Pourquoi tant de haine?

Entre l’Empire State Building paré de ses plus belles couleurs, les décorations de Noël encore présentes et les préparatifs pour le Nouvel An, l’ambiance est festive à Manhattan. Mais du côté de la fameuse tour noire sur la 5e Avenue, cet esprit-là n’est pas partagé. Le drame? Donald Trump, qui vit pour l’instant encore dans sa Trump Tower, aime New York, qui ne l’aime pas. Et cela tombe mal: le milliardaire déteste être détesté. Alors quand c’est par sa propre ville, celle où il a bâti son empire et élevé ses enfants, la blessure narcissique est d’autant plus vive.

C’est la première fois dans l’histoire des Etats-Unis qu’un président américain est autant mal aimé chez lui. Il suffit de tendre l’oreille dans les métros, les cocktails mondains ou les petites épiceries de quartier pour s’en rendre compte. Dites «Trump» et, souvent, les langues se délient. Des langues de vipère. Pourquoi un tel désamour? Le sentiment est diffus, mais tenace.

Jenny, une avocate dans la cinquantaine, lève les yeux au ciel, en avalant son frappuccino: «On le fréquente depuis si longtemps. Il a beau être un enfant du Queens, son comportement vulgaire et irrespectueux, ses propos contre les immigrés et les minorités ne cadrent tout simplement pas avec notre ville». New York, la cité qui ne dort jamais. La ville de tous les possibles, avec sa statue de la Liberté que des millions d’immigrants aperçurent en premier après leur longue et pénible traversée de l’Atlantique.

Hillary Clinton a remporté 79% des votes

Ce désamour est désormais quantifiable. Le jour de l’élection, le 8 novembre, Donald Trump rêvait de voir l’Empire State Building s’afficher en rouge, la couleur du Parti républicain, mais c’est le bleu démocrate qui l’a emporté. «If I can make it there, I’ll make it anywhere. It’s up to you, New York, New York» («Si je peux réussir là-bas, je réussirai partout. Cela dépend de toi, New York, New York»), chantait Frank Sinatra. Donald Trump peut se targuer d’avoir réussi à y étendre son empire financier, d’y avoir acheté et construit de nombreux immeubles comme dans un jeu de Monopoly, mais il n’est pas parvenu à convaincre les New-Yorkais de lui faire confiance: sa rivale, Hillary Clinton, a remporté 79% des votes dans la ville. La candidate démocrate a été majoritaire dans le Bronx, dans le Queens, à Brooklyn et surtout à Manhattan, où neuf habitants sur dix étaient en sa faveur. Donald Trump n’a remporté qu’un seul arrondissement, Staten Island, repaire de cols bleus.

Le dernier New-Yorkais à avoir été élu président était Franklin D. Roosevelt (1882-1945). ll avait été fêté dignement lors de sa première élection, en 1932, et lors de ses trois réélections. Donald Trump, lui, a été hué à son arrivée dans un bureau de vote de Manhattan. Le jour de son sacre et ceux qui ont suivi, il a lui dû faire face à des protestataires massés près de sa tour, qui scandaient des slogans en boucle, dont: «New York hates Trump!» Du jamais-vu.

Un empereur et sa cour

Colère? On devrait plutôt parler d’agacement ou d’exaspération. Un sentiment encore plus exacerbé depuis que le président a déclaré que malgré son déménagement officiel à la Maison-Blanche, il devrait être encore souvent présent dans sa tour fétiche. L’accès au building pose aujourd’hui d’énormes problèmes de trafic et perturbe tout le Midtown en raison du dispositif de sécurité important mis en place pour le président élu et son équipe. Cette sécurité a aussi un coût: près de 500 000 dollars par jour.

Le chaos provoqué dans cette portion très animée de Manhattan ne semble pas poser de problème au milliardaire. Ce qui n’est pas le cas du maire de la ville, Bill de Blasio, confronté à cet enfer logistique. Le démocrate n’a jamais caché ne pas aimer Donald Trump: le milliardaire représente tout ce qu’il abhorre. Son rêve? Que le président soit le moins souvent possible en ville. Bill de Blasio a d’ailleurs ouvertement laissé entendre que Trump devrait songer à se rendre un peu plus souvent dans son «beau golf-club du New Jersey»…

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Les New-Yorkais n’aiment pas cet empereur et sa cour, qui se comporte comme un tout-puissant à qui rien ne résisterait. Donald Trump ne symbolise même pas le rêve américain. L’homme ne s’est pas fait tout seul. Il a hérité de l’empire immobilier et de la fortune de son père, promoteur surtout actif dans le Queens et à Brooklyn. Ses mensonges, l’opacité qu’il entretient autour de sa fortune – il a refusé pendant la campagne présidentielle d’être transparent au niveau de ses impôts – ou du montant perçu pour son émission de télé-réalité «The Apprentice» ainsi que la polémique concernant la Trump University ont contribué à rendre les New-Yorkais méfiants.

Mais ce sont surtout ses propos anti-immigrants et anti-minorités, sans nuances, qui crispent la majorité des New-Yorkais. Il y a eu l’idée d’un registre pour ficher les musulmans, les attaques contre les Mexicains, qualifiés de violeurs, des déclarations à l’emporte-pièce sur la corrélation entre Noirs et taux d’homicides. Ou encore les amalgames entre islam et terrorisme. New York, la libérale, la progressiste, la cosmopolite, la multiculturelle et surtout la tolérante, ne pouvait pas le suivre dans cette voie. New York, c’est aussi la ville dont le maire a promis que les clandestins n’en seraient pas expulsés, celle qui en 2012 a voté Barack Obama à 81%. Une ville atypique, bien différente du reste des Etats-Unis.

Dans des stations de métro de Manhattan, des post-it multicolores, collés sur une paroi, ont permis aux New-Yorkais d’extérioriser leurs sentiments après des nuits d’insomnie post-élection. Une forme de résistance plus poétique et silencieuse que les manifestations. Autre forme de protestation: des habitants ont réussi à faire enlever les grandes lettres formant le mot «Trump» sur la devanture de leur immeuble. Parce qu’ils n’avaient plus envie d’être ramenés en permanence à son univers.

«Je sais reconnaître un escroc»

Narcissique, vantard, tape-à-l’œil, irrespectueux et «show off»: à New York, ces mots reviennent souvent pour qualifier le nouveau président. «En fait, Donald Trump n’a jamais rien fait pour la ville. Il a fait construire de vilaines structures, ses sociétés ont accumulé des dettes et fait perdre des emplois. Son haut fait le plus important est d’avoir réussi sa propre promotion», résume une internaute. Jamais rien fait pour sa ville? Contrairement à d’autres milliardaires new-yorkais, il n’est en effet pas connu pour sa philanthropie, comme l’est, par exemple, l’ancien maire Michael Bloomberg. Un Michael Bloomberg qui l’a d’ailleurs remis à sa place l’été dernier, après de vifs échanges. «Je suis un New-Yorkais, et je sais reconnaître un escroc quand j’en vois un», a-t-il déclaré à son propos, en pleine convention démocrate. Même du côté du club des super-riches, ce n’est pas vraiment la lune de miel.

Dans les années 80, Donald Trump était encore plutôt apprécié à «Gotham City» (l'un des surnoms de la ville). C’est notamment lui qui a sauvé du fiasco, en 1986, la célèbre patinoire Wollman Rink, en plein cœur de Central Park, en y injectant des millions. Elle ne fonctionnait plus depuis six ans. Mais son divorce avec sa première femme, à cause d’une liaison entretenue avec Marla Maples, a ensuite terni son image: Donald Trump faisait alors surtout les gros titres des magazines people. C’est à partir de ce moment qu’il a commencé à adopter un comportement revanchard. Il se sent attaqué et critiqué? Il rend les coups.

Récemment, depuis sa tour, le président élu a envoyé plusieurs tweets au vitriol contre des New-Yorkais. Il a fustigé les manifestants venus protester, s’en est pris à l’acteur Alec Baldwin, qui enregistre des sketches le parodiant à quelques mètres de sa tour, ou encore au «New York Times». Il a aussi attaqué l’équipe de «Hamilton», une comédie musicale qui connaît un succès retentissant à Broadway.

Caricaturiste pour «The New Yorker» et CBS News, Liza Donnelly évoque encore une autre raison de ce désamour entre New York et «son» président: «Les New-Yorkais ont un grand sens de l’humour, et surtout à propos d’eux-mêmes. M. Trump n’en a apparemment pas!» Ou alors, il est douteux. N’avait-il pas déclaré pendant la campagne présidentielle qu’il pouvait «tuer quelqu’un sur la 5e Avenue et ne pas perdre d’électeurs»?


L’Inauguration Day:

C’est le 20 janvier que Donald Trump sera officiellement investi 45e président des Etats-Unis. Devant le Capitole, à Washington, il prêtera serment, la main gauche sur la Bible, en «jurant solennellement de remplir fidèlement les fonctions de président des Etats-Unis et de tout faire pour sauvegarder, protéger et défendre la Constitution des Etats-Unis», mettant ainsi fin à 73 jours de transition depuis son élection. LT

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