Norvège

Cinq ans après la tuerie d’Utoya, l’extrémiste Breivik continue de hanter la Norvège

Oslo fait appel de sa condamnation pour «traitement inhumain» du meurtrier de 77 personnes. Le procès s’est ouvert mardi

Pour l’Etat de droit norvégien, le procès en appel, qui s’est ouvert mardi, à la prison de Skien, au sud d’Oslo, est une nouvelle mise à l’épreuve. Le 20 avril 2016, en première instance, il avait été condamné pour le «traitement inhumain» d’Anders Behring Breivik, auteur de la tuerie du 22 juillet 2011, qui a fait 77 morts, dont 69 sur l’île d’Utoya. Le jugement avait alors provoqué la consternation des Norvégiens, posant la question du sort réservé à l’homme le plus détesté du royaume.

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«Pire que le waterboarding»

En première instance, Breivik a critiqué le café froid et les plats réchauffés au four à micro-onde: un traitement «pire que le waterboarding», a-t-il déclaré, jugeant que son nouveau penchant pour les émissions de téléréalité était une indication des «dommages cérébraux» causés par ses conditions d’incarcération. Son avocat, Oystein Storrvik, a fait valoir que le terroriste passait entre vingt-deux et vingt-trois heures par jour à l’isolement, qu’il était soumis à des fouilles corporelles jusqu’à quatre fois par jour et avait été menotté plus de 3000 fois depuis son arrestation.

Dans sa décision, la magistrate Helen Andenaes Sekulic a constaté qu'«un seuil de gravité [avait] été dépassé». L’interdiction des traitements «inhumains et dégradants», a-t-elle rappelé, s’applique «dans n’importe quelles circonstances – y compris dans le traitement des terroristes et les meurtriers». L’avocat Thomas Horn, spécialiste des droits de l’homme, salue une décision «courageuse», constatant qu'«on ne peut tout simplement pas exclure certaines personnes de l’humanité».

«Le pire serait de changer la loi»

Randi Johansen Perreau refuse, comme la plupart des proches des victimes, de nommer le terroriste. Le 22 juillet 2011, ses deux fils se trouvaient à Utoya. L’aîné, Christopher, 25 ans, n’en est jamais revenu. Pour elle, il est «difficile d’accepter que quelqu’un qui n’a montré aucun respect pour la démocratie, demande à être traité en fonction de ses principes». En même temps, son fils, qui participait au camp d’été de la jeunesse travailliste, avait fait de la lutte pour les valeurs démocratiques la base de son engagement en politique: «Après ce qui est arrivé à notre famille et à notre pays, il est donc extrêmement important de ne pas y renoncer.»

Présidente du groupe de soutien aux familles des victimes, Lisbeth Kristine Royneland, dont la fille a été tuée à Utoya, approuve: «Le pire serait de changer la loi pour lui, car ce serait lui reconnaître un statut spécial et c’est exactement ce qu’il veut.» Elle espère, cependant, que les trois juges de la cour d’appel annuleront la décision prononcée en première instance.

«Chaque fois, c’est comme si on remuait un couteau dans la plaie», confie le Français Claude Perreau, le père de Christopher, qui vit en Norvège depuis une trentaine d’années. Pour lui, cette procédure judiciaire montre que «l’Etat de droit ne dispose plus des outils nécessaires pour répondre au problème actuel que présente le développement du terrorisme». Pourquoi, autrement, «un terroriste, qui a assassiné froidement 69 personnes en une heure, serait-il autorisé à se plaindre de maux de tête ou de problèmes de concentration?»

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Le défi pour les Norvégiens est de vivre avec cette présence, qui continuera de revenir les hanter. «Il n’a plus sa mitraillette et son pistolet, alors il utilise ses avocats et le système judiciaire», résume Claude Perreau, qui regrette que le terroriste ait été capturé vivant. Sa mort, pourtant, n’aurait rien résolu, oppose l’éditorialiste d’Aftenposten, Harald Stanghelle: «Elle aurait seulement contribué à le diaboliser, à en faire quelque chose de plus important qu’il n’est.»

«Le même tueur narcissique»

Cinq ans et demi après les faits, il ne manifeste aucun remords. «C’est toujours le même tueur narcissique», assure la journaliste Asne Seierstad, qui lui a consacré un livre et reçoit depuis ses missives. Ses manifestations publiques, dit-elle, ont le mérite de saper ses soutiens potentiels: «A chaque fois qu’il ouvre la bouche, il se ridiculise et devient indéfendable pour les milieux auprès desquels il se veut un héros.»

Au cours du procès qui doit durer six jours, les juges examineront aussi les restrictions imposées à Breivik dans ses communications avec l’extérieur, le deuxième volet de sa plainte dont il fait appel, après avoir été débouté en première instance.

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