Royaume-Uni

Dans la forêt de Sherwood, c'est Robin des Bois contre le gaz de schiste

Le projet d’explorer l’énergie fossile par fracturation hydraulique sous la mythique forêt de Sherwood, dans le nord de l’Angleterre, provoque une levée de boucliers locale et d’une ONG écologiste. Reportage

Ils étaient 200 manifestants, réunis samedi, devant un énorme chêne vieux de plus de huit cents ans, dans la mythique forêt de Sherwood. La légende veut que Robin des Bois ait arpenté ces lieux et connu cet arbre. Huit siècles plus tard, c’est ici que le dernier front contre l’exploitation du gaz de schiste au Royaume-Uni vient de s’ouvrir. «Robin des Bois aurait bien sûr été contre la fracturation hydraulique, s’emporte Greg Hewitt, de l’association Frack Free Nottingham. Il aurait pris l’argent des riches compagnies pétrolières pour la redonner aux pauvres!»

L’association Les Amis de la Terre a récemment découvert que la compagnie pétrochimique Ineos voulait lancer des études sismiques sur une partie de la forêt de Sherwood. Cette prospection représenterait la première étape de l’exploration du sous-sol, en vue d’exploiter du gaz de schiste.

Ineos confirme, tout en dénonçant le ton «excessivement alarmant» des Amis de la Terre. L’entreprise rappelle qu’il ne s’agit que d’une étape préliminaire et qu’elle ne mène pas actuellement de fracturation hydraulique, cette technique qui consiste à perforer la roche avec de l’eau à très haute pression mélangée à des produits chimiques.

«L’eau sera contaminée»

Pas de quoi rassurer Peter Jaggar, qui habite à une trentaine de kilomètres de la forêt. «Sous nos pieds se trouve la deuxième plus importante nappe phréatique du pays, qui fournit l’eau qu’on boit dans toute la région. Il est presque certain que le processus de fracturation hydraulique la contaminerait.»

«C’est tout l’environnement local qui risque d’être en danger, renchérit Hilary Hebron, une autre habitante locale. La forêt est un emplacement officiellement classé à intérêt scientifique spécial, notamment pour les oiseaux. Et puis, il faut que cette énergie fossile reste dans le sous-sol. L’exploiter va contre les engagements du Royaume-Uni de réduire les émissions de gaz à effet de serre.»

Guy Shrubsole, des Amis de la Terre, monte sur une table de pique-nique installée devant le chêne géant, un chapeau vert pointu de Robin des Bois sur la tête. C’est grâce à lui, et à ses demandes d’informations auprès de la commission forestière qui gère les lieux, que les plans d’Ineos ont été mis au jour. «Est-ce que cette entreprise est stupide?, lance-t-il à la foule. Bien sûr, nous sommes contre l’exploitation du gaz de schiste partout, mais comment osent-ils s’attaquer à la forêt de Robin des Bois et à ses arbres légendaires! Jim Ratcliffe [le patron d’Ineos] est l’un des hommes les plus riches du pays. On sait ce que Robin des Bois en aurait pensé.»

Autorisations de forage

Au-delà du symbole évident, la bataille de la forêt de Sherwood marque une étape supplémentaire dans la lutte autour du gaz de schiste au Royaume-Uni. Le gouvernement rêve d’une révolution énergétique similaire à celle des Etats-Unis, pays qui est devenu exportateur net de gaz. Depuis des années, il multiplie les encouragements: abattement fiscal offert aux compagnies pétrolières qui exploiteraient le gaz de schiste, attribution de nombreuses licences d’exploration, desserrement des contraintes pour délivrer les autorisations de forage… Mais les autorités se heurtent depuis des années à l’opposition des populations locales et des activistes environnementaux.

Ces derniers ont marqué de nombreux points. Depuis presque six ans, il n’y a pas eu de fracturation hydraulique au Royaume-Uni, ni pour l’exploitation des gisements, ni même pour leur exploration. Tous les projets sont au point mort.

L’affaire remonte à 2011. A l’époque, dans une certaine indifférence, l’entreprise Cuadrilla explore plusieurs puits dans le Lancashire (nord-ouest de l’Angleterre). Mais sa fracturation hydraulique, mal maîtrisée, provoque de légères secousses telluriques. Le gouvernement met alors en place un moratoire, le temps d’imposer de nouvelles normes. L’année suivante, le gel a été levé, mais l’image du gaz de schiste s’était fortement détériorée.

Un Britannique sur trois favorable

En 2013, un projet mené par Cuadrilla dans le village de Balcombe, dans les riches contrées du sud de l’Angleterre, à seulement cinquante kilomètres de Londres, va encore envenimer les choses. Militants écologistes et riches conservateurs locaux s’unissent, poussant l’entreprise à renoncer. Désormais, chaque nouveau projet à travers le pays provoque une forte opposition locale. Aujourd’hui, seuls 37% des Britanniques se disent en faveur de l’exploitation du gaz de schiste, contre 52% en 2012. «Notre camp est en train de gagner la bataille de l’opinion», estime Guy Shrubsole, des Amis de la Terre.

Pourtant, les compagnies pétrolières ont pour elle la loi et le soutien des autorités. Malgré les multiples procédures judiciaires lancées par les opposants, deux sites ont reçu en 2016 un permis d’exploration du gaz de schiste. D’ultimes recours ont été lancés, mais l’espoir de faire dérailler ces projets s’amenuise. Dans le Lancashire, Cuadrilla a commencé la semaine dernière des travaux préparatoires et espère commencer la fracturation hydraulique en avril. Pas sûr que Robin des Bois suffise à bloquer le processus.


A propos du gaz de schiste

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