Irak

A Mossoul, le Tigre en point de mire

Pour la première fois en trois mois, les forces irakiennes sont parvenues dimanche aux rives du Tigre, qui coupe Mossoul en deux. Mais la bataille sera encore longue

Il était question de reprendre la ville d’ici au 20 janvier, manière de porter crédit de cette victoire à Barack Obama avant la fin de sa présidence. Il n’en sera rien, mais l’armée irakienne et les forces coalisées lancées à l’assaut de Mossoul multiplient ces derniers jours les déclarations triomphalistes. Le «momentum» a changé, clament à l’unisson les officiels. Les défenses de l’organisation de l’État islamique (EI, ou Daech), qui tient la ville irakienne depuis deux ans, «montrent les signes d’un effondrement», assurait dimanche dernier Brett McGurk, l’envoyé spécial de Washington auprès de la coalition anti-EI.

De fait, pour la première fois depuis le début de l’offensive le 17 octobre, les forces irakiennes sont parvenues dimanche à atteindre la rive orientale du Tigre, qui coupe en deux la deuxième ville irakienne. Depuis lors, la percée se poursuit, et les Irakiens ont poursuivi leur progression, notamment en direction de l’Université de Mossoul, située elle aussi dans l’Est de la ville.

Cap sur l’est de la ville

Cette avancée ne doit rien au hasard. Après des semaines de ce qui donnait toutes les apparences d’une paralysie, l’état-major irakien a revu en grande partie sa stratégie, fortement aidé semble-t-il par le commandement américain. «Les forces spéciales américaines sont beaucoup plus clairement présentes sur le terrain», confirme Stéphane Mantoux, agrégé d’histoire qui suit par le menu cette bataille.

Les pièces d’artillerie françaises, comme les américaines, ont été rapprochées de la ligne de front. Surtout, pour cette nouvelle phase des opérations qui a démarré le 29 décembre, des renforts ont été amenés en masse à l’Est de la ville, permettant cette nouvelle offensive. Jusque-là, en effet, les raisons du blocage sautaient aux yeux: à l’Est, la «Golden division», une force d’élite antiterroriste formée par les Américains, était pratiquement la seule à mener les combats. Aussi bien la 16e division de l’armée irakienne, postée au nord, que la 9e division au sud, s’enlisaient. Cap donc sur l’Est, où a été acheminé désormais le gros des forces militaires, mais également des unités de la police fédérale irakienne.

«Au-delà de l’avancée, le gros problème des Irakiens c’est aussi de «tenir» le terrain conquis», note encore Stéphane Mantoux. Au moins 100 000 hommes mènent l’assaut côté coalition. Ils seraient environ 5000 dans les rangs de Daech. Une disproportion qui montre assez la difficulté de progresser dans un environnement urbain face à une défense acharnée.

L’État islamique a lancé jusqu’ici au moins 200 attaques suicides contre les assaillants avec des véhicules blindés bourrés d’explosifs. Une moyenne de 3 à 4 attaques par jour, qui fait dire au spécialiste que cette arme est conçue et utilisée «de manière quasi industrielle» par les djihadistes. La coalition a tout tenté jusqu’ici pour mettre fin à ce genre d’attaques: véhicules placés en travers des routes, bombardements des artères pour multiplier les cratères difficiles à franchir. Rien n’y a pu: ces engins piégés sont parfois guidés grâce à des drones qui leur permettent d’éviter les obstacles et de mieux frapper leur cible. Même si les Irakiens refusent de fournir le bilan de leurs pertes, on estime que la moitié de la brigade de la «Golden division» déployée à Mossoul (elle compte en tout entre 5000 et 10 000 hommes) n’est plus aujourd’hui en état de combattre.

Réseau de tunnels

A cela s’ajoute encore la présence d’un extraordinaire réseau de tunnels creusés par les combattants de Daech. Alors que les assaillants sont convaincus d’avoir pris le contrôle d’un quartier (ils affirment en détenir désormais 35 sur les 47 que compte l’Est de la ville), ils sont pris à revers par des djihadistes qui empruntent ces tunnels. D’où, notamment, la nécessité de contrôler les arrières, dévolue désormais aux unités de l’armée régulière et de la police.

«Malgré leur percée jusqu’au Tigre, les Irakiens devront encore nettoyer tous les quartiers de l’Est avant de commencer à préparer le passage du fleuve», souligne Stéphane Mantoux. C’est sur l’autre rive que se trouve la vieille ville de Mossoul, ainsi que les bâtiments officiels. Et Daech a eu tout le temps de consolider ses lignes de défense et de multiplier les pièges meurtriers.

Un espoir pour les Irakiens et les forces coalisées: les ateliers qui fabriquent le blindage des véhicules suicide sont plutôt situés à l’Est, dans une zone industrielle de la ville. Ce n’est sans doute pas un hasard si, ces dernières semaines, les combattants de l’EI ont eu plus fréquemment recours à des drones armés (équipés de bombes ou de roquettes). Comme un avant-goût de ce qui attend peut-être les assaillants une fois le Tigre franchi. Une chose est sûre, selon Stéphane Mantoux: le bilan risque de s’alourdir pour les civils, tant le recours à l’artillerie et aux bombardements aériens s’est accru avec cette nouvelle phase de l’offensive. L’ONU estime que 135 500 personnes ont été déplacées jusqu’ici par les combats. Une moyenne de mille personnes par jour.

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