États-Unis

Obama, l’espoir de laisser sa trace dans l’histoire

Le président américain a lancé un vibrant appel pour sauvegarder la démocratie lors de son discours d’adieux mardi soir à Chicago, la ville qui l’a vu émerger en politique et qui l’a consacré le soir du 4 novembre 2008. Huit ans plus tard, Barack Obama s’évertue à sauver son bilan face à une administration Trump qui semble prête à le saborder

Les Chicagolais n’ont pas oublié leur fils adoptif, un jeune Américain né à Hawaï voici 55 ans, bardé de diplômes de Columbia et d’Harvard, qui débarqua dans leur ville un jour de 1985. C'est là qu'il prit d'emblée le pouls de Chicago en travaillant comme travailleur communautaire dans le sillage du sociologue Saul Alinsky. C’est là, le 4 novembre 2008, que Barack Obama, premier président noir élu en deux-cent quarante ans d’histoire américaine, tint au Grant Park de Chicago, un discours qui émut toute la planète. Quatre ans plus tard, il célébrait, à quelques centaines de mètres, sa réélection au McCormick Place.

C’est dans ce même centre de convention que le président démocrate a fait officiellement ses adieux mardi soir. Pendant cinquante-cinq minutes, il a lancé un vibrant appel en guise de soutien à la démocratie. Dans cette veine, il a exhorté chaque citoyen à assumer la responsabilité qui lui incombe pour défendre une forme de gouvernance qu’il a jugée menacée. Il a livré son allocution devant des milliers de sympathisants qui se sont arraché les billets pour avoir le droit d’écouter une dernière fois cet orateur hors pair. Une manière de respecter une tradition instaurée par George Washington en 1796 et surtout de défendre, après huit ans à la Maison-Blanche, un bilan fortement menacé par l’élection de son parfait opposé à la présidence des Etats-Unis, Donald Trump. Soutenant Hillary Clinton lors de la présidentielle de l’automne dernier, il avait été catégorique: élire le républicain le 8 novembre, prévenait-il, c’était prendre le risque de tout jeter par-dessus bord.

Maintenir la réforme sur la santé

Au bénéfice d’une forte popularité similaire à celle de Bill Clinton au moment de quitter la Maison-Blanche, le 44e président des Etats-Unis tient à laisser une trace dans l’histoire. Irrité par l’arrivée prochaine de Donald Trump à la présidence, il a eu récemment des commentaires maladroits, déclarant notamment que s’il avait été candidat, il aurait battu Donald Trump. Mais il a décidé de mener le combat jusqu’au bout. Il y a quelques jours, il a ainsi fait une dernière apparition remarquée au Congrès pour exhorter les démocrates à tout entreprendre pour empêcher l’abrogation de l’Affordable Care Act, sa réforme phare de la santé passée en 2010 sans le moindre vote républicain.

Cible des républicains depuis son adoption (plus de 50 votes pour l’abolir), elle connaît il est vrai de réelles difficultés depuis cet automne en raison d’une explosion des primes et du retrait du marché de certains assureurs maladie. Barack Obama lui-même l’a reconnu: des améliorations sont nécessaires. Mais encouragés par la rhétorique de Donald Trump, les congressistes républicains ont élaboré en toute hâte en ce début d’année un projet de loi pour abroger la loi qui a pourtant permis de réduire de 48 à 28 millions le nombre d’Américains sans couverture médicale. C’était sans compter sur plusieurs dissidents qui jugent imprudent d’abolir la réforme sans solution de remplacement.

Le succès de l’accord sur le climat

L’accord de Paris sur le climat de décembre 2015 fut sans doute l’un des plus grands succès de la présidence Obama. Tirant les leçons de l’échec de la conférence sur le climat de Copenhague de 2009, le démocrate avait jugé bon d’échafauder un plan crédible et ambitieux de réduction des gaz à effet de serre des centrales à charbon aux Etats-Unis (Clean Power Plan) et de négocier en amont avec la Chine, l’autre grand pollueur de la planète afin de paver la voie du succès à la conférence de Paris. Aujourd’hui, les pires craintes se font jour au sein de l’administration sortante.

Donald Trump a nommé le très climatosceptique Scott Pruitt à la tête de l’Agence de protection de l’environnement (EPA) en charge de la mise en œuvre de l’accord de Paris. Le président élu a aussi nommé Rick Perry responsable du Département de l’énergie que l’ex-gouverneur du Texas promettait pourtant de supprimer lors de la présidentielle 2012. Enfin en jetant son dévolu sur Rex Tillerson, patron démissionnaire du géant du pétrole Exxon Mobil nommé chef de la diplomatie, il ne fait pas mystère de ses intentions: privilégier les énergies fossiles au détriment du renouvelable.

Or sous la présidence du démocrate, les Etats-Unis ont doublé leur production d’énergie renouvelable et multiplié par 30 la production d’énergie solaire. Mais Barack Obama pourra peut-être compter sur un allié inattendu dans la défense de son bilan: les citoyens américains eux-mêmes, toujours plus sensibles au changement climatique. Pour les milléniaux, un détricotage de la politique climatique d’Obama pourrait être une ligne rouge.

Un pays dans un bien meilleur état économique

Le secteur de l’énergie a d’ailleurs été un important pourvoyeur d’emplois. Et à cet égard, le bilan de Barack Obama est plutôt bon. Accablée par la pire crise économique depuis les années 1930, son administration a pris les devants pour éviter une grande dépression en adoptant un plan de relance de 800 milliards de dollars et en sauvant l’industrie automobile de la banqueroute. Barack Obama laisse un pays dans un bien meilleur état que celui dont il a hérité en s’installant au Bureau ovale. De 10%, le taux de chômage a chuté à moins de 5%. Les salaires n’ont augmenté que de façon marginale, mais en 2015, le revenu moyen des ménages a augmenté pour la première fois en huit ans.

Pour l’heure, Donald Trump se vante d’avoir convaincu Ford de construire une nouvelle usine aux Etats-Unis à la place du Mexique. La politique protectionniste qu’il promet de mener en imposant de lourdes taxes douanières risque cependant de profondément déstabiliser une économie américaine en bonne forme. La volonté du futur président de se détourner du Partenariat transpacifique, un traité de libre-échange avec onze autres pays de la région Asie-Pacifique pourrait marginaliser l’influence américaine en Asie.

Quant à Dodd-Frank, la réforme de Wall Street de 2010 jugée trop modeste pour l’aile gauche du Parti démocrate, castratrice pour les tenants du laisser-faire, elle pourrait être fortement menacée par une administration Trump qui a recruté un nombre impressionnant d’anciens responsables de Goldman Sachs. La stabilisation de l’économie américaine ne suffit pourtant pas à l’intellectuel Cornell West. Il ne pardonne pas à Barack Obama de ne pas avoir fait inculper le moindre dirigeant de Wall Street impliqué dans la crise de 2008-2009.

Sur le plan intérieur, Barack Obama restera sans doute dans l’histoire américaine comme le plus grand défenseur de l’égalité des droits des homosexuels et de la communauté LGBT. Constatant l’évolution des mœurs de la société, il soutiendra officiellement le mariage homosexuel à partir de mai 2012. Bien que la Cour suprême ait légalisé le mariage gay en juin 2015, la nomination future d’un juge ultraconservateur par Donald Trump pourrait remettre cet acquis en question.

Barack Obama, qui rêvait dans un discours phare tenu à la convention démocrate de Boston en 2004 d’une Amérique unie, admet que son principal regret, c’est de laisser derrière lui un pays encore plus divisé. Cornell West estime pourtant que le démocrate n’a pas suffisamment dénoncé les dérives policières. L’auteur afro-américain à succès Ta-Nehisi Coates réfute cette analyse. Pour lui, Barack Obama a poussé le Département de la justice à enquêter avec énergie sur les violences policières dont ont été victimes les Afro-Américains. Personne n’oubliera le sublime discours du président à Charleston après la tuerie de neuf Afro-Américains dans une église. En entonnant le chant «Amazing Grace», il avait révélé davantage de sa personne qu’à n’importe quel autre moment. Il avait cherché à rassembler le peuple américain. Barack Obama «a marché sur de la glace sans tomber», se félicite Ta-Nehisi Coates. Le journaliste noir Jamelle Bouie relève que Barack Obama a fait preuve d’un optimisme qui «l’a aidé à accéder à la présidence, mais qui est inadapté au vu de la colère revancharde qui a permis l’élection du président Trump».

Le symbole est d’ailleurs très fort: aux ministres afro-américains de la Justice, les premiers dans l’histoire du pays (Eric Holder puis Loretta Lynch), succédera, s’il est confirmé par le Sénat, Jeff Sessions, un sénateur d’Alabama au passé raciste. L’optimisme du démocrate et sa foi dans l’esprit dit bipartisan, inscrite dans son ADN, ont eu une conséquence, fâcheuse: Barack Obama n’a jamais cherché à traduire en justice les responsables de la torture au sein de l’administration de George W. Bush. Donald Trump, prêt à recourir à la simulation de noyade voire pire, se sent ainsi libre de recourir à des méthodes interdites par le droit international.

L’accord avec l’Iran en danger

Le président élu est aussi prêt à saboter un succès majeur de la diplomatie multilatérale de l’administration démocrate: l’accord sur le nucléaire iranien. Pilier de la politique étrangère américaine depuis des décennies, la non-prolifération nucléaire pourrait voler en éclat avec un Donald Trump désireux de sévir contre Téhéran et n’excluant pas de laisser Japonais et Sud-Coréens se doter de l’arme atomique. Militant pour un monde dénucléarisé, Barack Obama a toutefois brouillé le message en autorisant une modernisation de l’arsenal nucléaire américain pour 1000 milliards de dollars sur trente ans.

Même le processus de normalisation des relations entre Cuba et les Etats-Unis engagé par Barack Obama et son homologue cubain Raul Castro pourrait succomber à la radicalité de Donald Trump qui refuse de faire la moindre concession au pouvoir castriste. Mais là aussi, il sera difficile pour le républicain de tout remettre en question. A Cuba, le discours tenu par le président américain lors de sa visite à la Havane en mars 2016 avait fait sensation auprès de nombreux Cubains.

L’histoire dira ce qu’il restera de la présidence Obama. Face au choc administré au pays par Donald Trump et sa manière de dynamiter le système et ses usages, des résistances éparses se font jour. Certains prédisent déjà une repolitisation de la société américaine, un activisme digne des années 1960 de la part de milléniaux remontés par la politique climatique à venir de l’administration Trump, par des Afro-Américains scandalisés par les futures décisions du ministre de la justice, de gays et de femmes inquiets de voir la Cour suprême revenir sur ce qu’ils considèrent comme des droits acquis voire même des électeurs de Trump qui pensaient que le milliardaire new-yorkais allait mettre fin à l’arrogante influence de Wall Street sur Washington. Une résistance qui pourrait venir, pour reprendre les mots de Ta-Nehisi Coates, de ceux qui ont apprécié en Obama la mesure et la rationalité. Pour eux, ils ne restent qu’un vocable: hope.

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