États-Unis

Barack Obama, les dernières larmes

Après deux mandats à la Maison-Blanche, le président quitte la scène politique en livrant un message d’espoir, de paix et de tolérance dans un contexte politique tendu. Il dénonce le repli sur soi

Brillant orateur, Barack Obama a délivré un message de tolérance et d’espoir, mardi soir, pour son dernier discours présidentiel. Un discours vibrant, ferme, précis et empreint d’émotion. Il a même essuyé une larme au moment de s’adresser à sa femme. «Michelle, ces 25 dernières années, tu n’as pas été seulement ma femme et la mère de mes enfants, tu as été ma meilleure amie», lui a-t-il déclaré, le regard complice. Il a ajouté qu’elle avait endossé un rôle qu’elle n’avait pas demandé en le reprenant à son compte «avec grâce et courage, avec style et beaucoup d’humour».

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Dix jours avant l’investiture de Donald Trump, le président sortant a choisi de faire ses adieux officiels depuis la ville de Chicago et non depuis la Maison-Blanche, «car c’est là que tout a commencé». «C’est là où j’ai trouvé une forme d’idéalisme, c’est là où j’ai rencontré ma femme, là où mes enfants sont nés», s’est-il plu à rappeler ces dernières semaines.

Le discours était très attendu. Les billets pour l’événement, qui s’est déroulé au McCormick Place, le plus grand centre de convention des Etats-Unis, étaient gratuits. Ils sont partis comme des petits pains dès leur mise à disposition samedi matin. Certains ont été mis en vente sur des sites d’enchères en ligne pour des montants allant jusqu’à 5000 dollars.

Meilleurs et plus forts

Dans un discours qui a duré un peu moins d’une heure, Barack Obama a parlé des menaces pour la démocratie, de la question raciale qui «divise» les Etats-Unis. Il a surtout insisté sur les progrès accomplis, histoire de mettre son bilan en avant. «Si je vous avais dit, il y a huit ans, que nous ouvririons un nouveau chapitre avec Cuba ou que nous allions arrêter les maîtres à penser des attentats du 11 septembre 2001, cela aurait été difficile à croire. C’est pourtant ce que nous avons fait. Les Etats-Unis sont dans une meilleure et plus forte position qu’au début de mon mandat», a-t-il insisté. «Yes, we did it!».

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C’est dans un contexte politique extrêmement tendu que Barack Obama a prononcé son discours. Un rapport secret de la CIA révèle que Moscou a interféré dans la présidentielle américaine dans le but de faire élire Donald Trump, et de toutes nouvelles révélations de CNN, publiées quelques heures seulement avant le discours, laissent entendre que les Russes auraient des informations compromettantes sur le président élu. Dans son discours, malgré de vives tensions et alors qu’il sait que Donald Trump s’apprête à contrer un certain nombre de ses actions, Barack Obama n’a jamais nommément fustigé son successeur, décence oblige. Mais les allusions étaient nombreuses.

«Restons vigilants mais pas apeurés»

«Aucune organisation terroriste étrangère n’a commis d’attentat sur notre sol ces dernières années, mais nous devons lutter contre la radicalisation de nos citoyens», a-t-il lancé. Une allusion à la fusillade d’Orlando dans une boîte gay, commise par un Américain de parents afghans, qui a fait 49 morts le 12 juin 2016. «L’Etat islamique sera détruit», a-t-il encore ajouté. Avant de dire: «Nous avons condamné l’usage de la torture, tenté de fermer Guantanamo, et je rejette la discrimination des musulmans américains».

Barack Obama a parlé de races, de minorités, des «immigrés qui façonnent l’Amérique»: «Nous devons travailler dur pour faire comprendre que ces immigrés aiment notre pays autant que nous. Mais nombre d’entre nous se sentent davantage en sécurité en se recroquevillant sur eux, en restant dans leur bulle». Un repli sur soi qui peut représenter un danger pour la démocratie, avertit-il. «Restons vigilants mais pas apeurés». Des paroles qui ont été très applaudies.

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Il a appelé à un réveil citoyen: «la démocratie peut flancher lorsque nous cédons à la peur. Notre démocratie est menacée à chaque fois que nous la considérons comme acquise. Nous devons nous engager tous ensemble, quel que soit notre parti, dans la reconstruction de nos institutions démocratiques».

«Trahir les générations futures»

A propos des efforts pour lutter contre le changement climatique, il a rappelé que le nier revenait à «trahir les générations futures et l’essence de l’esprit d’innovation et de résolution pratique des problèmes qui ont guidé nos fondateurs».

Enfin, Barack Obama s’est lancé dans une déclaration d’amour à sa femme, habillée tout en noir – «Tu m’as rendu fier, et tu as rendu le pays fier» –, et à ses filles (seule l’aînée était présente) – «De tout ce que j’ai fait dans ma vie, c’est d'être votre père dont je suis le plus fier.» Avant de remercier le vice-président Joe Biden, son «frère».

Malgré ses piques indirectes, Barack Obama a tenu à parler de son envie de «transition pacifique» avec Donald Trump, comme George Bush l’avait fait avec lui. Quelques jours plus tôt, dans un contexte tendu lié à l’affaire de l’ingérence russe, il avait pourtant osé déclarer qu’il aurait gagné face à Donald Trump s’il avait pu se présenter pour un troisième mandat.

Une tradition qui date de George Washington

George Washington a été le premier, en 1796, à s’adresser au peuple américain avant de tirer sa révérence. Traditionnellement, ce genre de discours permet de dresser un bilan et de passer la main au successeur de manière douce. Mais certains présidents n’ont pas hésité à faire part de leurs inquiétudes quant à la suite. Cela a, par exemple, été le cas de Dwight Eisenhower, le 17 janvier 1961. Il s’est montré, en pleine Guerre froide, inquiet de la montée en puissance des forces militaires et des coûts induits par une course aux armements avec l’Union soviétique.

La transition entre Barack Obama et Donald Trump est l’une des plus difficiles et complexes que les Américains aient eu à vivre, entachée par l’affaire des cyberattaques russes. Barack Obama, qui a réagi tardivement, a décidé d’expulser 35 diplomates russes alors que Donald Trump amorce un rapprochement avec Moscou, non sans remous.

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Après huit années au pouvoir, Barack Obama quitte la Maison Blanche avec une certaine amertume, car son successeur a clairement fait savoir qu’il s’apprêtait à détricoter son bilan. C’est notamment le cas pour la réforme de l’assurance maladie (Obamacare) ou la lutte contre le réchauffement climatique. Mais il a tenté de cacher au mieux ses inquiétudes, en se montrant fair-play. «Je quitte cette estrade plus optimiste que lorsque j’ai commencé, car je suis persuadé que notre travail a inspiré de nombreuses personnes. Je suis persuadé que le futur est entre de bonnes mains.»

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Hasard du calendrier, c’est le jour des adieux de Barack Obama que Dylann Roof a été condamné à la peine de mort pour avoir tué neuf paroissiens noirs dans une église, en juin 2015, à Charleston, en Caroline du Sud. Dans un lieu de symbole de la lutte des Afro-Américains contre l’esclavage. Un fait tragique qui avait poussé le président Obama, après un hommage marquant, à entonner le chant chrétien «Amazing Grace», qui restera dans les annales.

Mardi, il a quitté la scène sous des tonnerres d’applaudissements. Silencieux et ému.

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