Portrait

Chesley Sullenberger, héros malgré lui

L’homme qui a réalisé un amerrissage d’urgence sur l’Hudson en 2009, en sauvant 155 personnes, raconte comment l’événement a marqué sa vie

Il a cette voix particulière, à la fois ferme et douce. Et cette façon si calme, presque apaisante, de parler, l’humour caustique en sus. Chesley Sullenberger est l’homme qui a réalisé un exploit en 2009: l’amerrissage d’urgence d’un Airbus A320 sur l’Hudson River qui borde New York. C’était le 15 janvier 2009, à très exactement 15h30 et 43 secondes. Le pilote s’en souvient comme si c’était hier. Un violent choc avec des oies sauvages a détruit les deux turboréacteurs deux minutes après le décollage de l’aéroport de LaGuardia. Sully, comme l’appellent ses proches, a dû faire un choix rapide: tenter de rallier l’aéroport, avec le risque de s’écraser, ou chercher à poser l’avion sur l’Hudson. C’est cette option qu’il a choisie. Il a réussi à sauver les 155 passagers et membres d’équipage.

Considéré comme un héros, Sully a été happé par une notoriété subite qu’il a dû apprendre à dompter. Le maire de l’époque, Michael Bloomberg, lui a symboliquement remis les clés de New York. Il a eu droit à un coup de fil du président George Bush, et a été invité à l’investiture de Barack Obama, cinq jours après le «miracle de l’Hudson». Il a depuis écrit deux best-sellers, «Highest Duty» et «Making the difference», et travaille aujourd’hui comme expert en sécurité aérienne et enquêteur sur les accidents d’avion. Chesley Sullenberger est aussi consultant pour la chaîne CBS. Mais s’il refait parler de lui ces jours, c’est surtout parce que son histoire vient d’être portée au cinéma par Clint Eastwood, avec le film «Sully». Son personnage est campé par l’acteur Tom Hanks: cheveux blancs immaculés, petite moustache (qu’il a rasée depuis), démarche assurée, tête bien droite, et surtout ce calme olympien, la ressemblance est parfaite.

Chesley Sullenberger a participé à la rédaction du script, plusieurs fois remanié avant qu’il ne soit soumis à l’assistante de Clint Eastwood, puis au réalisateur. Le scénario colle le plus possible à la réalité; des dialogues sont inspirés des enregistrements des échanges entre le cockpit et la tour de contrôle. Il a aussi accompagné Clint Eastwood et les acteurs Tom Hanks et Aaron Eckhart (qui incarne le copilote Jeffrey Skiles) dans un simulateur de vol, pour leur indiquer comment s’asseoir, parler, bouger dans un cockpit.

Lire aussi: «Sully», un portrait du vrai héros américain par Clint Eastwood

Syndrome de stress post-traumatique

«C’est un honneur d’avoir inspiré un film. Il est très réussi. Surtout les scènes de vol. Mais c’est très étrange de se voir soi-même dans ces situations, y compris quand je parle à ma femme. C’est presque une expérience de hors corps!» Un bémol, peut-être? Il y en a bien un. Le film donne l’impression que la lourde investigation dont il a fait l’objet – les experts ont longtemps laissé entendre qu’il aurait eu le temps de retourner à l’aéroport de LaGuardia – n’a duré que quelques jours. «Il y a eu une compression temporelle pour les besoins du film. L’enquête a en réalité duré quinze mois avant qu’on finisse par admettre que j’avais fait le bon choix. Cela a été très éprouvant pour nous. Le public ne nous voyait que comme des héros, sans savoir par quoi nous passions.»

Chesley Sullenberger ne cache pas avoir eu du mal à s’en remettre. Il a souffert du syndrome de stress post-traumatique, auquel s’est rajoutée la pression de l’enquête et de l’attention permanente, bien que bienveillante, du public. Il a fallu apprendre à gérer. A parler en public, à se montrer à disposition des médias, mais aussi penser à sa sécurité et savoir ménager des moments avec sa famille. «Au début, je n’arrivais pas à dormir plus de trente minutes d’affilée. Cela m’a pris plusieurs mois avant de retrouver un sommeil normal, ainsi qu’une pression et des valeurs sanguines correctes.»

J’ai choisi de profiter de ma notoriété pour parler de sécurité aérienne

Comment va Sully aujourd’hui? Même s’il a retrouvé son sommeil, il admet qu’il ne se passe pratiquement pas un jour sans qu’il ne pense à ce fameux Vol 1549 de l’US Airways. «Cet événement, relayé dans le monde entier, a changé ma vie, celle de ma famille et des 155 personnes dans l’avion. C’est comme ça. J’ai fait ce que j’ai dû faire et j’ai appris à vivre avec. J’ai choisi de profiter de ma notoriété pour parler de sécurité aérienne».

Sully est très sollicité dans le cadre de la promotion du film. Pour avoir accès à lui il faut réussir à franchir un mur dressé par ses communicantes. Sa bulle de protection. Mais une fois le contact direct enfin établi avec le pilote, l’homme s’avère charmant et tout à fait disponible. Oui, dit-il, des gens le reconnaissent dans la rue et c’est parfois pénible. «Dernièrement, j’ai été interrompu lors d’un déjeuner en famille, en montagne. J’ai demandé aux gens d’attendre que je finisse de manger, avant de me prêter au jeu des photos», raconte-t-il avec un flegme presque britannique.

Comme un frère

L’amerrissage forcé a créé des liens. Sully considère désormais Jeffrey Skiles comme son frère, alors qu’il ne l’a connu que trois jours avant l’accident. Il lui a demandé d’être présent lors du premier vol effectué sept mois plus tard. Le copilote était aussi à ses côtés pour son tout dernier vol avant sa retraite, le 3 mars 2010. «J’ai également gardé des contacts avec des passagers. Certains m’ont encore écrit à Noël. C’est drôle, ils s’identifient encore par leur numéro de siège!»

Chesley Sullenberger a des racines suisses et ne l’a appris que récemment. «Deux frères Sollenberger ont émigré vers ce qui allait devenir les Etats-Unis en 1732. Ils venaient d’un petit village, Wynigen, dans le canton de Berne, que j’ai eu l’occasion de visiter en mai 2011, lorsque je me suis rendu au WEF de Davos. J’ai même été reçu par le maire, c’était cocasse.»

Né et élevé au Texas, Sully, père de deux filles adultes, a vécu plus de trente ans en Californie. Il a reçu le prix du meilleur pilote de sa promotion à l’United States Air Force Academy. Il entre à l’US Airways en 1980, après avoir servi comme pilote de chasse à l’armée, où il a obtenu le grade de capitaine. Il vole depuis bientôt cinquante ans. «Et, oui, même à la retraite, je vole toujours. Je loue un avion privé. Un Cessna Citation Mustang».


Profil:

1951: Naissance le 23 janvier à Denison (Texas)

1980: Entre à l’US Airways après avoir été pilote de chasse

2009: Amerrissage d’urgence sur l’Hudson, le 15 janvier

2010: Prend sa retraite le 3 mars

Publicité