États-Unis

Ce rapport sur Donald Trump qui met le feu aux poudres

Un document affirme que la Russie aurait suffisamment de matériel pour compromettre le nouveau président américain. Un «kompromat» qui passerait par des frasques sexuelles à Moscou

Les révélations étaient-elles trop encombrantes? Le document a-t-il fini par brûler les doigts des responsables de l’espionnage? Vendredi dernier, les services d’intelligence américains devaient remettre au président élu Donald Trump – ainsi qu’à son prédécesseur Barack Obama – un rapport sur les interférences supposées de la Russie dans la campagne électorale américaine. Très attendu, commandé par le président démocrate sortant, le rapport avait pourtant rapidement fait «plouf», à mesure qu’il devenait public. Truffé de généralités, manquant de tout événement révélateur, il apparaissait totalement inoffensif.

Mais la chaîne d’information CNN l’a dévoilé mardi: à ce rapport, les chefs des espions américains avaient décidé, dans le plus grand secret, d’ajouter une bombe. Ils ont ainsi transmis à Trump le résumé d’une enquête qui, elle, multiplie les révélations et les motifs de stupeur. Elle détaille notamment les nombreux contacts entretenus entre l’équipe du républicain et des proches de Vladimir Poutine au Kremlin. Mais elle fait aussi référence à des épisodes sexuels auxquels se serait livré le milliardaire new-yorkais lors de ses voyages en Russie. Des épisodes qui amènent l’auteur de l’enquête à affirmer que les Russes disposent de suffisamment d’informations compromettantes sur Trump pour s’en servir comme d’un instrument de chantage contre lui.

Ancien espion britannique

L’histoire de ce document, à l’origine de 34 pages, a été détaillée par CNN, du moins dans sa version «officielle». Son rédacteur: un ancien des services de contre-espionnage britanniques du M16, dont le nom n’est pas dévoilé, qui a consolidé son réseau d’informateurs en Russie pendant des décennies et dont le FBI jugerait le travail aussi méticuleux que crédible. Ce Britannique, qui dirige aujourd’hui une firme de renseignements privée, aurait été d’abord engagé par des rivaux républicains de Trump qui voulaient empêcher sa nomination. Puis, une fois Trump ayant officiellement décroché la candidature républicaine, l’espion britannique aurait poursuivi son enquête pour le compte cette fois de sympathisants démocrates.

Le contenu des «mémos», égrenés par l’ex-espion du MI6 entre juin et octobre 2016, est proprement ahurissant. Le régime russe, note-t-il, en se basant sur des témoignages d’informateurs russes, aurait «cultivé, soutenu et assisté» Donald Trump depuis au moins cinq ans. Le milliardaire new-yorkais, qui s’est rendu fréquemment en Russie ces dernières années, aurait refusé plusieurs offres visant à y faire fructifier son business, notamment dans des chantiers en lien avec la coupe du monde de football de 2018. Mais, notent ces mémos, Donald Trump n’en a pas moins accepté de bénéficier d’un «flot régulier d’informations» provenant du Kremlin, y compris sur sa rivale démocrate et d’autres adversaires politiques.

Des mémos largement relayés à Washington

La véracité des informations récoltées par ce consultant espion n’a pas été démontrée, ne serait-ce que par le FBI lui-même. Mais aujourd’hui, le simple fait que les responsables des agences d’espionnage aient décidé de le poser sur la table du futur président des Etats-Unis lui donne une résonance monumentale au dossier. C’est du jamais vu.

En réalité, ces mémos avaient déjà largement circulé à Washington avant même que, dans la foulée des révélations de CNN, le site d’informations Buzzfeed ne décide à son tour de le rendre public mardi. En octobre dernier, soit avant les élections présidentielles, le magazine Mother Jones avait déjà suggéré son existence et esquissé le portrait de son auteur. Il faut dire que, alarmé par les révélations qu’il obtenait, l’espion britannique aurait jugé de lui-même nécessaire de les partager.

L’ensemble du dossier transmis au FBI l’année dernière

De son propre chef, il aurait ainsi transmis l’ensemble du paquet au FBI l’année dernière. Et certaines déclarations de responsables politiques américains prennent aujourd’hui un éclairage différent, à la lumière de ce document, suggérant que l’affaire était en vérité déjà largement ébruitée: Vous avez du «matériel explosif» (sur les liens de Trump avec la Russie) et «vous vous asseyez dessus» avait par exemple tonné l’ancien chef démocrate du Sénat Harry Reid, en s’emportant l’été dernier contre le directeur du FBI James Comey. De même, l’insistance avec laquelle un John McCain – une figure de proue des républicains au sénat – a prôné la création d’une commission d’enquête sur cette question semblait démontrer qu’il avait cette bombe entre les mains, lui aussi. Une hypothèse qu’il a d’ailleurs confirmée mercredi dans un communiqué, en soulignant qu’il avait également transmis le document l’année dernière à James Comey.

Agrémentés à l’occasion un grand luxe de détails, les mémos donnent parfois le sentiment d’anticiper les événements. L’un d’entre eux, daté de juillet dernier, met en scène l’ancien directeur de campagne de Donald Trump, Paul Manafort, dont le travail de lobbying en Ukraine en faveur de la Russie a été avéré. Pleinement informé par les Russes de leur piratage des instances du parti démocrate aux Etats-Unis, Manafort aurait en échange reçu l’instruction de dévier l’attention, lors de la campagne électorale, de la question de l’intervention russe en Ukraine. Un peu plus tard, au cours de la campagne, Donald Trump semblait prendre ces consignes à la lettre: il évoquait tout de go la possibilité de reconnaître l’annexion de la Crimée par la Russie et, pratiquement dans le même souffle, demandait publiquement à la Russie de pirater les e-mails de sa rivale Hillary Clinton.

Episode scabreux

L’épisode le plus scabreux décrit par l’espion britannique a lieu lors de l'une des nombreuses visites de Donald Trump à Moscou, en lien avec l’élection de Miss Univers, en 2013. Insistant pour loger, au sein du Ritz-Carlton, dans la même suite qui avait vu passer le couple Obama lors d’un voyage officiel quelques années plus tôt, Trump y aurait mené des «actes sexuels pervers». A savoir: engageant plusieurs prostituées, il les aurait regardés inonder d’urine le lit de la suite présidentielle. Une cérémonie «arrangée» et filmée de toute évidence par les services secrets russes qui, selon les rapports, conserveraient d’autres traces de comportements «peu orthodoxes» menés à Moscou, mais aussi à Saint-Pétersbourg, par l’homme d’affaires américain.

Les responsables russes ne se seraient d’ailleurs pas privés de le faire savoir. Selon un autre mémo, daté également de juillet, l’un des conseillers nommés par Trump, Carter Page, venait de rencontrer en secret des proches de Vladimir Poutine, dont l’homme du Kremlin Igor Divyekin. Ce dernier avait une information importante à transmettre: Moscou avait certes réuni un dossier sur Hillary Clinton, mais il disposait aussi d’un «kompromat» (du matériel embarrassant) sur Donald Trump. Qu’il n’hésiterait pas à utiliser.

Les médias américains incapables d’établir la véracité du document

Alors qu’ils disposaient depuis des mois de ce document, les grands médias américains admettent qu’ils ont été incapables jusqu’ici d’en confirmer les révélations. Pourtant, comme le note par exemple le blog Lawfare, de la Brookings Institution (qui dit avoir, lui aussi, mis la main sur les mémos il y a deux semaines), beaucoup d’allégations contenues sont très spécifiques: voyages, réservations de nuits d’hôtel, rencontres… autant de faits qu’il paraît possible, à terme, «de confirmer ou d’infirmer». Première piste: un voyage prétendument entrepris cet été à Prague par l’avocat de Donald Trump, Michael Cohen (qui est aussi vice-président de la Trump Organization), afin d’y rencontrer en secret des interlocuteurs russes et de tenter de mettre un terme à la gabegie produite par l’intervention russe dans la campagne américaine. «Je ne suis jamais allé à Prague de ma vie», répondait Cohen mardi.

Informations sur les intrigues au sein du Kremlin

Au-delà de ces allégations sur Donald Trump et son entourage, le rapport de l’ex du MI6 est aussi prolixe en détail sur les intrigues supposées à l’intérieur du Kremlin. Dimitri Peskov, le porte-parole de Vladimir Poutine semble y avoir joué un rôle central d’après ce document qui détaille aussi les réticences de l’ancien président Dimitri Medvedev ou encore la volonté du chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, de se tenir à distance de l’exercice. A un moment, le président Poutine est fou de rage: le piratage du parti démocrate ne semble donner aucun résultat concret. Des têtes sautent. Puis le chef du Kremlin sabre le champagne avec l’un de ses proches lorsque le vent se met à tourner. Objectif de toute cette opération, selon les confidences de l’un des informateurs russes? «Renverser le statu quo libéral international, y compris les sanctions contre la Russie liées à l’Ukraine, qui ont sévèrement désavantagé le pays.»


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