Balkans

Les migrants, victimes anonymes de la vague de froid en Europe

La chute brutale du mercure a causé la mort de 65 personnes sur le continent, essentiellement des sans-abri ou des personnes âgées en Europe de l’Est. Mais aussi de nombreux migrants dont le sort ne semble émouvoir plus personne

Tombant par gros flocons depuis le début de l’année, la neige s’étale désormais à perte de vue, recouvrant habitations, voitures, champs et autoroutes. Puis est arrivé le froid – un froid polaire – figeant le paysage comme dans un conte d’hiver. Mercredi dernier, il a fait -18 °C dans la capitale bulgare Sofia; -26°C à Kioustendil, au centre du pays. Des températures similaires ont été atteintes un peu partout dans les Balkans – il a même neigé à Athènes! –, plongeant la région dans une léthargie hivernale rythmée par les coupures d’électricité et les tentatives des autorités de rouvrir les grands axes routiers.

Cette vague de froid a aussi fait de nombreuses victimes: quelque 65 personnes, dont une majorité en Europe de l’Est. Essentiellement des personnes âgées, des sans-abri ou les deux comme cet homme de 68 ans décédé en début de semaine à Skopje, la capitale de la Macédoine voisine. Traditionnellement, la presse locale rend compte avec beaucoup d’emphase de ces drames humains qui illustrent la pauvreté et le délitement du tissu social dans une région touchée par les conflits et les transitions économiques sans fin. Mais une autre catégorie de victimes des intempéries hivernales retient beaucoup moins l’attention des autochtones: les migrants.

Succession de drames

Pourtant, là aussi, les drames se sont succédé: le dernier en date est du 6 janvier dernier, lorsque deux ressortissants irakiens ont été retrouvés morts de froid à une vingtaine de kilomètres de Bourgas, le principal port au sud de la mer Noire. Une semaine auparavant, c’était le corps d’une jeune femme, a priori somalienne, qui a été retrouvé dans la même région plusieurs jours après son décès.

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En novembre 2016, un Afghan de 18 ans a été retrouvé dans une maison abandonnée à l’autre bout du pays, près de la frontière avec la Roumanie. Selon l’autopsie il serait mort de froid, d’épuisement mais aussi de faim: le jeune homme n’avait rien mangé depuis plusieurs jours. Cet hiver-là, le sort de deux jeunes femmes irakiennes avait à peine ému les médias: elles sont mortes, ensevelies par la neige de la Strandja, cette montagne sauvage à cheval entre la Bulgarie et la Turquie.

Aucun décompte sérieux effectué

Combien sont-ils à avoir perdu la vie sur cette «route des Balkans» théoriquement fermée depuis la crise de l’été 2015? Aucun décompte sérieux ne semble être effectué: le parcours de ces migrants traverse plusieurs pays qui ne font rien pour les retenir et, de toute façon, leur nombre reste inférieur à ceux qui ont péri par milliers en Méditerranée.

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Il n’empêche: les rigueurs du terrain combinées à l’insouciance criminelle des passeurs qui, la plupart du temps, se contentent de fausser compagnie à leurs «clients» après les avoir sortis de Turquie, continuent de faire des dizaines de morts tous les ans. Et la plupart sont condamnés à rester anonymes. Leur identité est rarement dévoilée et l’on ne sait rien de leur sépulture, comme si ces hommes et ces femmes n’avaient jamais existé.

Nous sommes témoins des conséquences cruelles et inhumaines des politiques européennes.

Les plus chanceux réussissent à quitter la Bulgarie et la Macédoine, en prenant de nouveau des risques et en graissant la patte à de nouveaux passeurs, pour se retrouver bloqués en Serbie, à Belgrade, où ils squattent les bâtiments en ruine des anciennes douanes de la ville. Leurs conditions de vie ont attiré l’attention de quelques photographes qui ont ramené des images saisissantes de leur calvaire. Là, dans ce lieu hors du temps et loin des regards, que les locaux ont surnommé le «Purgatoire», quelque 2000 personnes tentent de survivre au froid sibérien en brûlant tout ce qui leur tombe sous la main.

Dans un communiqué de presse publié mardi, l’organisation Médecins sans frontières (MSF) a voulu alerter la communauté internationale sur leur sort. «Nous sommes témoins des conséquences cruelles et inhumaines des politiques européennes, utilisées comme un outil pour dissuader et criminaliser ceux qui ne font que chercher sécurité et protection en Europe», a estimé son coordinateur des opérations, Stefano Argenziano.

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