FRANCE

Candidats contre juges, le duel présidentiel français

Marine Le Pen s’en prend au «gouvernement des juges». François Fillon accuse le Parquet National Financier de le harceler. Dans l’Hexagone, le couple infernal justice et politique est de plus en plus en instance de divorce

Tous furent de redoutés magistrats. Tous, lorsqu’ils rendaient la justice ou instruisaient leurs enquêtes, ont eu des politiciens dans leur ligne de mire. Et tous, aujourd’hui, sont élus de la République, à Paris ou à Bruxelles. La seule énumération des magistrats français ayant choisi, une fois leur carrière judiciaire achevée, de se lancer dans l’arène politique résume la relation incestueuse entre les élus et les juges.

Eva Joly, ancienne juge d’instruction de la fameuse affaire Elf qui solda le volet sombre des années Mitterrand? Candidate écologiste à la présidentielle de 2012, et parlementaire européenne depuis 2009. Jean-Louis Bruguière, ex-pilier du parquet anti-terroriste? Battu aux élections législatives de 2007 dans le Sud-Ouest par… l’ancien ministre du Budget socialiste Jérôme Cahuzac, condamné fin 2016 à 3 ans de prison ferme pour fraude fiscale. Eric Halphen, investigateur en chef dans l’affaire des HLM de Paris dans les années 1990? Candidat annoncé à un siège de député aux législatives de juin prochain sous le label d’En marche!, le mouvement d’Emmanuel Macron. Les juges français aiment-ils tellement la politique qu’ils rêvent de prendre le pouvoir à la place des élus?

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«Gouvernement des juges»

Cette thèse, évidemment fausse au regard du comportement de l’ensemble de la magistrature hexagonale, est celle de Marine Le Pen. A nouveau accusée d’avoir illégalement financé les activités de son parti – cette fois à travers l’emploi de faux assistants parlementaires européens –, la candidate du Front national s’est présentée dimanche à Nantes comme la victime d’un «gouvernement des juges», après avoir refusé de se rendre aux convocations des enquêteurs.

L’approche de François Fillon est plus frontale encore. Le candidat de la droite, contre qui le parquet national financier (PNF) a décidé d’ouvrir une information judiciaire – des juges d’instruction doivent être nommés – dans l’affaire des soupçons d’emplois fictifs de son épouse et de deux de leurs enfants, a, lui, décidé de s’en remettre au «seul» suffrage universel. Alors qu’il avait annoncé, le 26 janvier, qu’il renoncerait à sa candidature s’il était mis en examen. Le Pen-Fillon, même combat anti-juges? «Le cas de Fillon est presque plus emblématique», sourit un ancien magistrat du PNF (crée en 2013 par François Hollande après l’affaire Cahuzac et dirigé par la procureure Eliane Houlette). «Jusqu’aux révélations du Canard enchaîné le concernant, sa posture était au contraire de soutenir la justice. Or qu’auraient dit les autres candidats et les médias si le parquet n’avait pas ouvert une enquête?»

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Indépendance de la justice

Dans les faits, le problème est simple. Il vient du fait qu’en France, pays où le président de la République garde en dernier recours la haute main sur les principales nominations judiciaires, l’indépendance de la justice n’est toujours pas entrée dans les mœurs. Et cela vaut dans les deux sens. En 2013, l’ancien président Nicolas Sarkozy est au centre du «mur des cons» que le syndicat de la magistrature arbore dans ses locaux. Tollé général. En 2016, l’actuel président François Hollande – que la droite accuse aujourd’hui de tirer les ficelles de l’affaire Fillon par PNF interposé – doit se fendre d’une lettre d’excuses aux plus hautes autorités judiciaires après avoir, dans le livre Un président ne devrait pas dire ça (Ed. Stock), regretté la «lâcheté» de certains magistrats.

Sarkozy-Hollande, deux caractères opposés pourtant excédés, l’un comme l’autre, par le troisième pouvoir. «En France, politiques et juges se complaisent dans une éternelle mal-entente», expliquait récemment dans Le Figaro le chroniqueur ultra-conservateur Eric Zemmour. Autre contributeur du quotidien de droite, l’historien Benoît Garnot: «La situation dominante depuis la Révolution est bien la sujétion de la magistrature française au pouvoir politique. Résultat? Les juges revendiquent et cherchent toujours plus de liberté, en s’appuyant sur les médias, explique-t-il. Il faut quand même se souvenir que Nicolas Sarkozy a voulu supprimer les juges d’instruction.»

Attaque. Riposte. Pause? Pas question pour l’actuel Garde des sceaux, Jean-Jacques Urvoas: «Imaginons que pendant la campagne présidentielle, on ne puisse pas enquêter. Mais après la présidentielle, il y a les législatives. Et après, en septembre, les sénatoriales! A quel moment la justice pourrait-elle alors fonctionner normalement?»

Marine Le Pen est, de plus, bien mal placée pour exiger une telle cessation des hostilités judiciaires. Toutes les poursuites dont elle se dit victime – un de ses proches, Frédéric Chatillon, a encore été mis en examen le 15 février pour abus de biens sociaux dans le cadre des campagnes électorales de 2014 et 2015 – sont solidement étayées. «L’affrontement est politique, poursuit notre interlocuteur au parquet national financier. Le FN cherche à opposer la justice des électeurs à celle des juges. Alors que l’extrême droite exploite à chaque fois sans vergogne, dans ses meetings et sur les réseaux sociaux, les «affaires» politico-judiciaires de ses adversaires.» Comme si, en France, les tribunaux menaient inéluctablement aux urnes. Et vice-versa.

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