Asie

Au Sri Lanka, la cité fantôme de l'omnipotente famille Rajapakse

Président de 2005 à 2015, battu lors des dernières élections, Mahinda Rajapakse tente de revenir sur le devant de la scène. Il prépare aussi l’arrivée de son fils, Namal qui a repris sa province d’Hambantota. Reportage

Petite ville perdue dans le sud du Sri Lanka, Hambantota possède un port, un stade de cricket, un aéroport et un centre de conférence. Pourtant, cette bourgade d’à peine 11 000 habitants a tout d’une ville fantôme. C’est la cité de l’ancien président Mahinda Rajapaske. Construit en 2013, pouvant accueillir jusqu’à 1500 personnes dans ses deux salles principales, le centre de conférence porte le nom du vainqueur de la guerre contre les rebelles tamouls qui avait ensuite perdu les élections de 2015 à la surprise générale. Le complexe n’a été utilisé qu’une fois en quatre ans. Ses employés, une cinquantaine, dont 25 militaires pour garder l’endroit, tuent le temps comme ils peuvent. S’improvisant guides touristiques, ils nous montrent tour à tour les salles immenses qui restent désespérément vides

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Symbole du népotisme et de la toute-puissance de cette famille – les deux frères de Mahinda contrôlaient à la fois l’armée et les finances du pays –, ces projets pharaoniques ont été boudés par le nouveau gouvernement. Financés dans leur intégralité par les Chinois, ces éléphants blancs prennent aujourd’hui la poussière tout en ayant acculé financièrement le pays. Sur le tableau des départs de l’aéroport international Mahinda Rajapakse, un seul vol. Celui de Fly Dubai, prévu pour le lendemain à 02h30 du matin.

Voitures de luxe à l’abri

Construit pour les championnats du monde de cricket, le Mahinda Rajapakse Stadium n’a quant à lui plus été utilisé depuis deux ans. Les sièges ont pris la poussière, les murs sont couverts de fientes de pigeons et sur l’esplanade immense, une vingtaine de gamins jouent au football. Pourtant, avec un peu plus de 20% de la population sous le seuil de pauvreté, les habitants de cette région agricole n’ont pas bénéficié de ces développements. Patientant devant la station de bus de la ville, Silky, un chauffeur de limousine, s’exclame hilare: «Tout ce que les Rajapakse ont fait pour la région c’est de se dépêcher d’envoyer leurs voitures de luxes à Singapour le jour du changement de gouvernement». Aujourd’hui, les photos de l’ancien président qui étaient placardées partout dans la région ont disparu.

Directeur de l’ONG Human Right Research et conseiller du front anti-corruption Rajit Keerti Tennakoon explique: «Il y a plus de 45 enquêtes contre la famille Rajapakse. Mais les projets d’Hambantota sont de loin le pire de tous. Il a laissé l’économie du pays à genoux». Pourtant, malgré les dérives mégalomaniaques du gouvernement Rajapakse, l’homme à la moustache flamboyante a gardé sa popularité auprès de l’électorat conservateur cinghalais et bouddhiste.

«Culte de la personnalité»

Pour Nishan de Mel, économiste au sein du Think Thank Vérité Research, l’explication est simple: «Mahinda Rajapakse a créé un culte autour de sa personnalité. Il est certainement l’un des politiciens les plus charismatique de ces 40 dernières années. Malgré toutes les critiques sur sa gestion du pays et les accusations de corruption, il reste très populaire».

Lorsque nous nous rendons chez l’intéressé, au cœur de la capitale Colombo, il nous faut d’abord montrer patte blanche. Une dizaine d’employés s’agitent autour de nous et regardent notre passeport d’un air circonspect. Fameux pour son style tonitruant, le «père de la nation», comme il aime être appelé, ne porte cette fois ni bagues, ni montre en or. Vêtu d’un simple Sarong, l’habit traditionnel sri lankais, cet ancien avocat nous reçoit en compagnie de son éminence grise, l’ancien ministre des Affaires étrangères Gamini Lakshman Peiris. «Le nouveau gouvernement ne fait rien pour développer le pays. Ils ont stoppé tous les investissements que j’avais entamés. Les gens sont mécontents», lance d’entrée Mahinda Rajapakse.

Lorsqu’on lui demande s’il regrette les projets d’Hambantota et son alliance avec le gouvernement chinois, sa réponse fuse: «Je pense que ce gouvernement est plus proche des Chinois que moi, j’ai fait des deals commerciaux qui ont toujours profité au pays. Le gouvernement chinois a prêté l’argent pour le port. Je l’ai proposé à d’autres gens mais personne ne voulait investir à cause de la guerre».

«Pour le bien du peuple»

Accusé par les proches du président actuel, Maithripala Sirisena, d’attiser les tensions entre les différentes communautés et de ne pas réussir à abandonner la politique, Mahinda Rajapakse reprend: «Quand j’ai appris que j’avais perdu les élections, je suis parti immédiatement chez moi dans le sud. Je pensais prendre ma retraite. Mais, arrivé chez moi, j’ai vu des milliers de gens attendre devant ma porte. Cela a duré trois mois. Je pense que cette ferveur est unique au monde. Je dois revenir pour le bien du peuple», fanfaronne-t-il.

Si son père ne peut plus être élu comme président après avoir atteint le nombre de mandats maximal autorisé par la constitution, Namal Rajapakse ambitionne un jour de lui succéder. Plus jeune membre de la famille à avoir été élu au parlement à l’âge de 23 ans, il a repris la tradition familiale de son père et son grand-père, gouverneurs de la province d’Hambantota avant lui. Éduqué en Angleterre, Namal était surtout connu pour son train de vie indécent et les photos postées sur son compte Twitter, nettoyé depuis le changement de pouvoir. Arrêté et emprisonné brièvement l’année dernière pour une affaire de blanchiment, il ne cache pas sa volonté de suivre les traces de son père. Comme son paternel avant lui, il se déclare défenseur des droits de l’homme.

Ironie du sort, c’est en effet aux Nations unies en 1989 à Genève, que la carrière politique de Mahinda Rajapaske a démarrée alors qu’il dénonçait les violences commises par le régime alors en place. Suivant la lignée familiale, Namal, son fils, balaye tant les accusations de crimes de guerre commis par l’armée contre la population tamoule durant le conflit, que les soupçons de corruption. «Nos ennemis nous accusent de posséder 18 milliards de dollars sur un compte à l’étranger. Même Trump qui est le président des Etats-Unis n’en possède que 2,5. C’est ridicule». Observateur attentif de la politique étrangère et admirateur du nouveau président américain, il ajoute: «La communauté internationale ne comprend rien. Le meilleur exemple, ce sont les dernières élections américaines, Donald Trump a fait campagne avec des arguments nationalistes, mais il n’est pas raciste, les gens ne l’ont juste pas compris».

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