Russie

Vladimir Poutine ordonne la démolition du siècle

Le président russe et le maire de Moscou prévoient de liquider les emblématiques immeubles soviétiques des années 1960. Parmi le 1,6 million de Moscovites concernés, beaucoup s’inquiètent d’être laissés sur le carreau. Reportage

Vladimir Poutine tire un trait sur un symbole de l’époque soviétique. Les «Cinq étages», des immeubles préfabriqués à des dizaines de milliers d’exemplaires dans tout le pays, devront être démolis à Moscou. Le chantier s’annonce pharaonique: 8000 immeubles, dans lesquels vivent 1,6 million de personnes, soit 10% des habitants de la capitale.

«Je connais l’humeur et les attentes des Moscovites. Leurs attentes sont que l’on démolit ces habitations pour bâtir des logements nouveaux à la place. Il me semble que c’est la décision la plus juste», a lancé le président russe au maire de Moscou Sergueï Sobianine le 21 février.

Réactions mitigées

Sur le boulevard Nagorny, bordé de rangées de «Cinq étages», les réactions sont mitigées. Une partie des habitants de ce quartier excentré réclame en vain depuis des années un relogement dans des immeubles plus modernes. Félix Mouratov, un énergique quadragénaire, se réjouit: «C’est un peu la honte d’habiter dans ce taudis. Les murs sont affreux, les canalisations sont pourries, il y a sans arrêt des problèmes d’odeur et d’infiltrations venant du toit», explique-t-il en faisant visiter son appartement de deux pièces au dernier étage. «J’ai reçu cet appartement en héritage. Il ne vaut pas grand-chose et je n’ai pas les moyens de m’acheter un logement décent», maugrée Félix.

«Moi, je n’attends que ça», renchérit Véra Ivanova, une retraitée. «Je veux un logement avec un ascenseur. J’ai beaucoup de mal à monter au troisième étage où je vis. Ma voisine du dessus, elle, ne sort jamais de chez elle parce que ses jambes ne la portent plus…»

Le confort? La dernière des priorités

Constitués de plaques de béton bien visibles de l’extérieur, les «Cinq étages» sont vétustes, exigus, inconfortables, laids et souvent en mauvais état. Surnommés «Khrouchtchiovki» (en référence au secrétaire général de l’époque Nikita Khrouchtchev), ils ont permis aux autorités soviétiques de reloger, entre 1958 et 1968, les 25 millions de Soviétiques ayant perdu leur logement au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Le confort était la dernière des priorités: ni ascenseur, ni cave, ni vide-ordures. Fabriqués avec les matériaux les moins chers, les «Cinq étages» devaient tenir vingt-cinq ans tout au plus, jusqu’à l’avènement – croyait-on à l’époque – du communisme.

Soixante ans plus tard, 87% des Russes sont devenus propriétaires de leurs logements, massivement privatisés au cours des années 1990. Les restes de l’Etat-providence s’expriment dans les promesses de Vladimir Poutine (les élections présidentielles et municipales de Moscou se dérouleront l’an prochain), mais tous ne sont pas dupes.

«Ils veulent nous déporter loin, au-delà du MKAD [périphérique marquant la limite de Moscou], nous les pauvres et les vieux», se renfrogne Lidia Tchourova, débout sur le palier de son immeuble. Les autorités assurent pourtant que tous les relogements s’effectueront dans le même quartier. Son regard s’éclaire lorsqu’elle évoque ses souvenirs. «J’ai emménagé dans ce cinq étages en 1960. J’avais 25 ans. Mon mari et moi étions si fiers de quitter l’horrible appartement communautaire où nous vivions avec les beaux-parents. Nous n’avions pas une minute d’intimité!»

Si Vladimir Vladimirovitch Poutine a parlé, alors je me plierai à son bon vouloir

Jusqu’à la mort de Staline, l’immense majorité des citadins russes était logée dans des baraques en bois, ou entassée dans des «appartements communautaires», où chaque pièce était occupée par toute une famille, des grands-parents aux petits-enfants. De retour dans son deux-pièces au rez-de-chaussée, elle s’assoit sur un canapé et confie, jetant un regard circulaire sur ses meubles: «J’ai passé toute ma vie entre ces murs et je n’ai pas la moindre envie de les quitter de mon vivant. C’est mon univers, mes habitudes, j’aimerais juste qu’on me laisse en paix. Mais si Vladimir Vladimirovitch Poutine a parlé, alors je me plierai à son bon vouloir», lâche-t-elle d’une voix mi-résignée, mi-ironique.

Son voisin du dessus Dmitry Kozlov ne l’entend pas de cette oreille. «Je suis catégoriquement contre un relogement», tonne cet agent d’assurances de 45 ans. «J’ai sué sang et eau pendant une année entière à tout refaire. Nous avons pu racheter l’appartement voisin et nous avons maintenant un bel appartement de 100 m2. Et maintenant, on veut nous caser dans une cage à lapin et qui sait dans quelles conditions? On entend un tas d’histoires de logements neufs construits par l’Etat où on vous donne les clés d’un appartement aux murs en béton nu et sans plancher!»

Emplacements convoités

Les doutes de Dmitry Kozlov s’appuient les développements récents du marché de l’immobilier. Les experts estiment que la municipalité cherche à détruire en priorité les «Cinq étages» situés dans le centre, sur les emplacements les plus juteux. Il n’existe aucune information sur la manière dont la municipalité va financer la construction des 25 millions de mètres carrés nécessaires au relogement du 1,6 million de Moscovites concernés. La somme des travaux se chiffre à 4200 milliards de roubles (72 milliards de francs), soit deux budgets annuels de Moscou.

Or on voit mal le budget fédéral venir à la rescousse de la capitale, alors que jusqu’à 20% des Russes vivraient encore dans des «baraques» construites dans les années 1920 à 1950. Des bâtiments à deux étages pourrissant sur pied qu’on aperçoit dans les villes des régions économiquement déprimées, en Russie centrale, dans l’Oural, le Nord et la Sibérie. Ne leur parlez pas de liquider les «Cinq étages», ils rêvent d’y habiter.

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