RUSSIE 

En Russie, une chape de plomb sur la révolution de 1917

Le Kremlin passe sous silence le centenaire de la révolution de février. Cette insurrection populaire dérange visiblement un Vladimir Poutine déjà contrarié par les changements de régimes survenus dans sa «zone d’influence» 

Aucune célébration officielle n’est prévue aujourd’hui pour le centenaire de l’insurrection du 23 février (dans l’ancien calendrier prérévolutionnaire), qui a bouleversé l’histoire russe et mondiale. Le comité d’organisation des commémorations de la révolution, mis sur pied à la va-vite fin 2016 par Vladimir Poutine, se limite à organiser des tables rondes entre historiens soutenant la ligne officielle sur l’histoire du pays.

Le Parti communiste russe («KPRF»), seconde faction du parlement, ignore également ce centenaire, préférant commémorer la mort de Staline (le 5 mars) et la révolution d’octobre, celle qui a porté au pouvoir les bolcheviques. Seules des organisations d’extrême gauche ultra-minoritaires ont annoncé l’organisation d’une manifestation à Saint-Pétersbourg.

Il y a exactement un siècle, soldats et ouvriers inondaient les rues de Petrograd (nom Saint-Pétersbourg entre 1914 et 1924) aux cris de «à bas le Tsar» et «vive la république». La misère, la faim et la déroute de l’armée russe dans la 1ère guerre mondiale avaient irrévocablement sapé l’autorité du Tsar. Moins d’un mois plus tard, Nicholas II abdiquait, laissant la place à une éphémère «république russe» à son tour renversée par la révolution d’octobre.

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L’indifférence affichée des autorités russes cache un malaise sur l’attitude à adopter envers ce changement de régime violent, célébré en grande pompe par le régime soviétique jusqu’en 1990. La série de «révolutions de couleurs» qui a secoué les anciens satellites de Moscou au cours des dernières années (Géorgie, Kyrgyzstan, Ukraine, Moldavie) a été très mal vécue à Moscou. Comme le «printemps arabe», ces changements de régime sont perçus comme orchestrés par l’occident et le Kremlin se croit dans la ligne de mire.

Angoisse des autorités

L’angoisse des autorités pour la reproduction d’un tel scénario en Russie, se traduit par une régulation drastique de l’activité politique et des manifestations de l’opposition, très souvent interdites. La phobie des rassemblements incontrôlés débouche sur des situations absurdes, comme l’interdiction par la police d’un match de football entre adolescents lundi en Crimée, sous prétexte qu’il constituait «un meeting non autorisé». L’obsession est raillée sur l’Internet russe par des plaisantins diffusant des conseils pour éviter d’être arrêtés par la police lorsqu’ils forment une file d’attente trop dense aux arrêts d’autobus.

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Télévision et mass media russes sont utilisés pour présenter la révolution de 1917 sous un jour négatif, avec en même temps le souci de ne pas trop contrarier l’électorat communiste. C’est la révolution qui est critiquée, pas le régime soviétique, pour lequel beaucoup de personnes âgées éprouvent de la nostalgie. Le quotidien tabloïd Komsomolskaïa Pravda, plus gros tirage de la presse russe, consacre ainsi une série d’articles à une révolution peinte en rouge et noir. «La révolution russe a été préparée avec de l’argent occidental» titrait le quotidien le 12 février dernier.

Poutine, pour réconcilier «blancs» et «rouges».

Les interprétations traçant des parallèles historiques avec la situation contemporaine sont mises en avant par de nombreux commentateurs. Le clergé orthodoxe, qui affiche sa loyauté envers Vladimir Poutine, commémore de son côté la «terreur rouge» de 1917 dans des prêches hostiles à l’opposition. Le Métropolite Ilarion, seconde personnalité du clergé après le patriarche, a récemment comparé l’opposition libérale actuelle à celle de 1917, qui «faute d’avoir cherché un compromis avec le pouvoir, a conduit à la victoire des bolcheviques».

Vladimir Poutine s’est jusqu’ici gardé de toute position tranchée sur la révolution, dans un effort de longue haleine pour se placer au-dessus des positions partisanes. Il aspire à être la figure historique réconciliant les «blancs» et les «rouges».

Il est un anniversaire plus opportun au pouvoir: celui de l’annexion de la Crimée en 2014, qui redonne au pays son lustre impérial perdu. Le speaker du parlement russe Viacheslav Volodine a appelé mardi à ce que les élections présidentielles de l’année prochaine soient organisées le 18 mars, date anniversaire du «rattachement de la Crimée à la Russie». Histoire de transformer un scrutin en plébiscite rapprochant symboliquement Vladimir Poutine du statut de tsar.

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