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Le violent combat des étudiants sud-africains face à la hausse des taxes

En Afrique du Sud, la colère des étudiants au sujet des frais de scolarité et de l’accès à l’éducation supérieure est en pleine ébullition. Selon certains, ce tumulte est un signe avant-coureur de troubles mondiaux. «The Atlantic» s’inquiète

Vu des hauteurs de l’Université de Witwatersrand (Wits), il y a d’un côté les quartiers verts et luxuriants de Johannesburg où loge la population blanche de classe supérieure; de l’autre, les piles de déchets délaissées suite à plus d’un siècle d’exploitation minière autour desquelles s’établissaient les plus pauvres, les noirs. Ce campus est placé sous la protection de gardes de sécurité, conséquence des tournures violentes qu’ont pris les manifestations suite à l’escalade du coût d’éducation dans le pays.

Les affrontements entre étudiants et les forces de l’ordre prennent des allures de guerre civile, selon le mensuel américain «The Atlantic» qui vient de consacrer un grand article à la hausse des taxes d’études dans le pays, un sujet peu relayé dans la presse occidentale.

L’article original: The Violent Fight for Higher Education

Des hausses de 8%

Tout a commencé le 19 septembre dernier, quand le ministre de l’Enseignement supérieur, Blade Nzimande, a annoncé que pour faire face au grave déficit de financement, les universités publiques du pays pourraient augmenter les taxes d’études d’environ 8% pour 2017.

Dans un pays fortement touché par les inégalités raciales, cette annonce a fait l’effet d’une bombe. Les Sud-Africains noirs – qui représentent moins d’un quart des étudiants et font partie des classes sociales les moins favorisées – avaient déjà des difficultés à payer leurs frais de scolarité.

Au lendemain de l’annonce, des administrateurs de l’université ont été battus ou pris en otage, des bâtiments ont été incendiés, des portraits à l’effigie du Blade Nzimande ont été brûlés, les campus ont été fermés ou placés sous couvre-feu, les examens ont été repoussés et la police antiémeute a même été appelée en renfort afin de contrer les manifestants. Les étudiants quant à eux ont été les cibles de grenades et des balles en caoutchouc.

L’Afrique du Sud n’est pas unique. C’est seulement la manifestation la plus aiguë d’un conflit mondial qui émerge

Selon Adam Habib, le directeur de l’Université de Witwatersrand, la plus touchée, ces émeutes sont sans doute précurseurs de ce qui pourrait se passer dans d’autres pays. «L’Afrique du Sud n’est pas unique. C’est seulement la manifestation la plus aiguë d’un conflit mondial qui émerge», a-t-il déclaré.

Similarités avec les Etats-Unis et ailleurs

Si les médias américains s’intéressent ainsi aux étudiants sud-africains, c’est que l’escalade des coûts de l’éducation n’est pas sans rappeler les Etats-Unis, explique «The Atlantic». En effet, les deux pays ont vu leurs gouvernements investir moins dans l’enseignement supérieur alors que les étudiants et les familles peinent à payer leurs frais de scolarité. Les étudiants aisés se rendent dans les universités privées sélectes alors que leurs homologues plus pauvres finissent dans les campus publics avec une qualité d’enseignement faible. Aux États-Unis depuis 1995, les inscriptions ont augmenté de 48%, passant de 12,2 millions à près de 18 millions.

Trop d’étudiants et pas assez d’argent

Depuis la fin de l’apartheid en 1995, le nombre d’étudiants dans les universités sud-africaines a plus que doublé, passant de 380 000 à près d’un million. Selon «The Atlantic», les politiciens sud-africains ont contribué à créer ce problème en avançant que l’enseignement supérieur était la voie principale vers une vie meilleure, a déclaré Seán Muller, économiste à l’Université de Johannesburg. Il n’est pas surprenant que cela ait entraîné une augmentation considérable des inscriptions.

Un Etat responsable

Les manifestations sont «le produit de trois déficits sociaux, à savoir la pauvreté, l’inégalité et le chômage, et ce dans un contexte historique d’apartheid et de colonialisme», a déclaré Rorisang Moseli, président du Conseil des représentants étudiants à l’Université du Cap.

Les meilleures études universitaires sont donc en grande partie limitées à ceux qui en ont les moyens, ou à des étudiants de la classe ouvrière qui contractent une dette massive.

Adam Habib accuse les politiques de se dédouaner de ces augmentations: «Ils nous ont tout simplement remis en place en disant: «Ce n’est pas nous. Ce sont les universités». Nous devons rediriger ce problème vers l’Etat.»

Solution: supprimer les taxes…

Demandée par les principales associations d’étudiants, l’élimination des taxes en Afrique du Sud coûterait environ 4,6 milliards de dollars par an. Aussi, les universités craignent que le fait de bloquer des frais de scolarité ne creuse encore plus le fossé des inégalités entre les étudiants, créant ce qu’Adam Habib appelle un «égalitarisme de la pauvreté». Etant donné que les étudiants aisés ont plus facilement accès à une éducation supérieure et qu’ils sont donc plus nombreux à l’université, un tel blocage serait plus avantageux pour les riches que pour les autres.

Ces arguments ont été avancés aux Etats-Unis, où le candidat à la primaire démocrate, Bernie Sanders, a proposé la gratuité, tandis que Hillary Clinton parlait d’exonérer les étudiants venant de familles gagnant moins de 120 000 dollars par an

… ou augmenter les bourses

Une autre proposition: donner une plus grande importance aux bourses d’études, par exemple en les alignant sur les revenus des familles. «Je pense que c’est plus juste», déclare Bogosi, une étudiante de Wits: «Les gens qui peuvent payer devraient payer.» Néanmoins, les moins nantis auraient probablement besoin de prêts plus importants, ce qui, selon les critiques, ferait de la formation supérieure une prise de risque financière. Et en Afrique du Sud, un remboursement des bourses contractées durant les études pourrait même encourager les étudiants diplômés à quitter le pays pour éviter de rembourser leurs frais.

Que les alumni paient

Après un an et demi de protestations, l’Afrique du Sud ne semble pas proche de trouver une solution. Lelosi, un étudiant diplômé de Wits, suggère une autre solution, plus simple à ses yeux, pour résoudre ce conflit. Selon lui, l’une des réponses au problème serait que les anciens étudiants ayant de bons salaires assistent les personnes dans le besoin en leur offrant une avance sous la forme de contributions, solution moins courante en Afrique du Sud qu’aux Etats-Unis.

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