France

Premier débat télévisé, premières fissures présidentielles

Face aux caméras de TF1, les cinq candidats à la présidentielle française ont chacun cherché à marquer leur différence. L’épreuve télévisée a néanmoins fissuré quelques certitudes. Le nouveau venu Emmanuel Macron, attaqué, a parfois vacillé

Un démarrage assez lent, didactique et ennuyeux. Puis une vraie réussite politique en milieu d’émission. Et une fin beaucoup trop longue. Il s’agissait d’un galop d’entraînement avant deux autres prochains débats prépremier tour, en présence cette fois des onze candidats validés par le Conseil constitutionnel. Ce fut un bon moment de politique, mais avec beaucoup de lenteurs et de tunnels. Le format choisi laisse à la fin un goût d’ennui.

Au fil des trois heures de confrontation, le débat télévisé entre les cinq favoris à la présidentielle a néanmoins permis de mieux cerner leurs personnalités et leurs propositions. Même si la prime à la confrontation a parfois brouillé l’expression et compliqué la compréhension du public, des fissures sont clairement apparues dans les postures des principaux présidentiables. Nouveau venu dans l’arène, Emmanuel Macron s’est retrouvé sous le feu des attaques. Il en sort fragilisé. Les premières évaluations du Temps.

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■ François Fillon: présidentiel malgré le «Penelopegate»

Un seul fait résume la réussite de François Fillon ce lundi soir devant les caméras de TF1. Le «Penelopegate», cette affaire d’emplois fictifs présumés qui lui vaut tant de soucis depuis la fin janvier n’a… quasiment jamais été évoquée. Le candidat de la droite, en esquivant le duel – il est resté économe de sa parole, accusant souvent un retard par rapport à ses rivaux – a réussi à se présenter comme le candidat du sérieux économique, multipliant les références aux pays voisins de la France en bonne santé économique. Une partition à l’image de ses premières phrases, consacrées à la situation de quasi-faillite de la France, et de sa conclusion dans laquelle il a reparlé de ses erreurs, de ses défauts et de sa connaissance de la province. Autre bon point: sa posture critique, «gaulliste» à l’égard de l’ordre occidental dominé par les Etats-Unis.

Sa posture de «président du redressement national» a gagné ce soir en crédibilité. Autre avantage tactique pour François Fillon: l’étatisme affiché par Marine Le Pen (dont il a comparé le programme sur les retraites au programme de la gauche en 1981, et dénoncé l’impossibilité d’augmenter les dépenses militaires) et l’hostilité de celle-ci au fonctionnement d’une économie libérale, lui permet d’apparaître comme ce qu’il veut être, un rempart pour les entrepreneurs et un bon connaisseur de la France réelle. Important: à plusieurs reprises, François Fillon a reconnu sa «part de responsabilité» par exemple sur les maisons de santé. Habile. Lucide.

L’autre bon point marqué par le candidat de la droite porte sur le réalisme. «On rêve, on rêve» a-t-il répliqué au socialiste Benoît Hamon. A plusieurs reprises, par exemple sur les questions de sécurité ou sur les places de prison à construire, François Fillon a défendu un agenda du «possible». Ses couplets sur la nécessité pour les fonctionnaires de «travailler plus», et sur la nécessité d’un salaire direct plus élevé étaient intelligibles. Dans une si mauvaise passe personnelle, sa prestation est une réelle éclaircie. Sa difficile reconquête peut se poursuivre.

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■ Marine Le Pen: défensive face à ses adversaires

Il aura fallu attendre la fin du débat et l’évocation du Brexit britannique pour que la présidente du Front national cesse de perdre pied. Son couplet sur le protectionnisme économique était clair, tranchant, différent des propos tenus par tous ses adversaires. Sa présentation à l’écran des courbes de production industrielles en Europe est moquée sur internet, mais il a fait mouche. Plus que jamais, sa candidature se jouera donc sur l’Europe et sur l’Euro dont elle a de nouveau dénoncé les soi-disant méfaits, provoquant une sorte d’union sacrée contre elle du duo Fillon-Macron, ses véritables adversaires.

La faiblesse de Marine Le Pen est de s’être laissée enferrer, sur les questions d’immigration, par le front commun de tous les autres candidats. Leurs accusations sur le fait qu’elle «divise les Français» ont porté. Rien d’étonnant cela dit: cette fracture est bien celle que le FN entend exploiter. Son insistance sur le référendum d’initiative populaire et sa conclusion en forme d’éloge au bon sens populaire lui ont permis de se poser en représentante du peuple, même si elle a poli son discours populiste, se contentant de s’affirmer comme la candidate «anticommunautariste».

L’isolement de Marine Le Pen, sa mauvaise maîtrise du temps de parole, lui ont compliqué la tâche même si plusieurs fois, sur les questions sociales, sa proximité avec Jean-Luc Mélenchon a pu faire sourire. Rien, dans ce débat, n’a pu altérer toutefois le soutien de son électorat. La présidente du FN est restée sur ses positions, jouant de son propre itinéraire en rappelant qu’elle est mère de trois enfants et qu’elle connaît la vie de tous les jours sur les questions médicales. Son argument choc reste la diabolisation de l’Union européenne, de la mondialisation «cauchemardesque» et des menaces aux frontières. Question: peut-elle rassembler au-delà?

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■ Emmanuel Macron: offensif mais fragilisé

Il a joué d’emblée ses deux atouts: son parcours atypique et sa volonté de transgresser les clivages politiques traditionnels. «Je suis là parce que j’ai travaillé. Je l’ai voulu. J’ai été banquier et j’en suis fier»: en une phrase prononcée au début du débat, tout était dit. La difficulté est venue ensuite: dans les confrontations avec ses adversaires et notamment avec Marine Le Pen et Benoît Hamon. Si le candidat d'«En Marche!» a remporté la première manche sur le burkini en parlant d’un problème «d’ordre public», il s’est vite retrouvé empêtré sur les questions de lobbies et de conflits d’intérêts avancées par le candidat du PS, avant de suggérer à la présidente du Front national de le poursuivre en justice. Ses emportements l’ont fragilisé. Ses présentations très «techno» ont ébranlé sa posture de rénovateur en chef de la vie politique.

Emmanuel Macron, le plus novice de tous en politique, avait un handicap. Il l’a surmonté, mais n’a pas complètement réussi à hausser son niveau de jeu au fil du débat. Son plaidoyer pour «l’égalité des chances» n’a pas été très audible. Sa proposition d’une politique de «sécurité quotidienne» est apparue trop proche de la police de proximité pour faire la différence. Il a manqué à Emmanuel Macron un moment clé, un slogan, une formule choc. Il lui reste à s’imposer. Son imprudence face aux provocations de ses adversaires témoigne de son immaturité cathodique. Il peut bien sûr mieux faire. Sa stratégie était aussi très (trop?) limpide ce soir: peu d’attaques contre François Fillon (avec lequel il partage le souci du «bouclage financier»), dont il souhaite ménager l’électorat en vue d’un possible second tour face à Marine Le Pen. Conséquence: le candidat de la droite, conscient du danger, a sans cesse cherché à se démarquer de l’ancien ministre de l’économie, lui rappelant sa participation au quinquennat écoulé. La leçon de ce premier débat? Plus Fillon remontera, plus Macron baissera…

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■ Benoît Hamon: volontariste mais peu audible

Le candidat du parti socialiste et des écologistes avait besoin de «taper» Emmanuel Macron, cet ancien ministre de François Hollande qui attire vers lui une partie de la gauche «progressiste»: ce fut chose faite et c’est en soi une victoire. Coincer Macron sur la question sensible des lobbies et de l’argent roi dans cette campagne s’est avéré un très bon moyen de se positionner, et d’acquérir une étiquette éthique.

Problème: le vainqueur de la primaire du PS, toujours très didactique, n’a jamais fait la différence de façon nette, et sa maîtrise télévisuelle incertaine est apparue nette face au bretteur Mélenchon. Son attachement à des questions comme les perturbateurs endocriniens a même parfois fait sourire. Benoît Hamon a bien joué, bien distribué les ballons, bien occupé le terrain. Il a su à la fin se présenter comme le candidat du «vote pour» en rappelant sa proposition de revenu universel. Mais hormis dans sa charge anti-Macron, il n’a pas marqué de but. Il n’a pas su se montrer convaincant ni sur les sujets régaliens, ni sur le terrorisme.

Il faut toutefois juger la prestation de l’ancien ministre de l’éducation à l’aune de son objectif: Benoît Hamon ne voulait pas provoquer Jean-Luc Mélenchon car il a besoin de son électorat, d’abord pour la présidentielle, puis pour la reconquête du parti socialiste s’il n’est pas élu président. Là, sa partie a été fort bien joué. Le député des Yvelines a surtout évité d’apparaître comme le diviseur de la gauche, lui qui s’opposa de façon si véhémente à la deuxième partie du quinquennat de François Hollande.

En l’état, on voit mal Benoît Hamon pouvoir disputer le second tour du scrutin. Mais l’innovation sociale et écologique était, hier soir, de son côté. Son volontarisme alternatif demeure sa meilleure carte, surtout vis-à-vis d’un public jeune. Difficile en revanche de le suivre en matière de politique étrangère lorsqu’il affirme que les interventions militaires françaises devront toutes être autorisées par les Nations unies. Un parcours à l’image de son positionnement d’outsider.

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■ Jean-Luc Mélenchon: l’habileté du vétéran

Parfois Lino Ventura, en boxeur politique toujours capable de décocher l’uppercut qui fait mal. Parfois Bernard Blier, acteur politique madré, habile, toujours prêt à lancer une bonne formule. Le talent de débatteur du tribun de la gauche radicale a payé. Jean-Luc Mélenchon a rebondi avec aisance sur les propos de ses adversaires. Il a tout le temps paru sympathique, lui qui peut être si colérique. Il a paru maîtriser les sujets et a réussi à gommer son image de révolutionnaire. Sa prestation lui a souvent permis d’occuper la place de sage respecté au sein de ce débat télévisuel. Exemple de formulation habile: sa dénonciation des «épuisettes» trop souvent utilisées à propos des politiques anti-immigration.

La force de Jean-Luc Mélenchon est d’avoir du métier. Il devait, pour exister dans un pareil débat, pratiquer une sorte de judo télévisuel, utilisant la force présumée de ses adversaires pour mieux les bousculer. Le candidat de la «France insoumise» a aussi clairement joué une partition différente sur un registre: celui du pacifisme. A plusieurs reprises, il s’est présenté comme le «candidat de la paix», refusant les «guerres automatiques qui vont finir par embraser le monde entier». «Arrêtez les guerres» aura été son slogan le plus souvent répété. Candidat non aligné, Jean-Luc Mélenchon le «révolutionnaire» est apparu le plus souvent posé, et surtout capable de parler clairement des sujets. Il a été le seul à appeler plusieurs fois l’histoire à la rescousse, par exemple sur la question de la frontière Ukraine-Russie. Un discours engagé, internationaliste et pacifiquement indigné. Question: ce créneau solidement tenu peut-il, cinq ans après, lui rapporter plus que les 11% de voix de 2012?

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