Commentaire

La présidentielle française des «sans-culottes»

A force de «balancer» sur ses adversaires, et notamment sur François Fillon, le désinvolte mais tenace Philippe Poutou a mis un peu de révolution dans cette présidentielle française déboussolée

On pouvait craindre le pire lors de ce débat télévisé présidentiel à onze, mardi soir sur BFM TV. Sur le fond, le plancher cathodique a bien été atteint. Peu de cohérence. Des propos décousus. Une impression de foire présidentielle pas toujours digne d’un scrutin qui, en plus de mobiliser les 23 avril et 7 mai plus de 44 millions d’électeurs français, doit également décider de l’avenir d’un pays fracturé et à bien des égards mal en point.

Lire aussi: Le second débat présidentiel français: une dure leçon d’égalité télévisuelle

Puis une lueur très française s’est confirmée. Celle de l’audace déstabilisatrice des «sans-culottes» à l’assaut de la caste au pouvoir. Philippe Poutou, le syndicaliste presque débraillé à l’antenne, sans cesse en train de consulter ses proches assis derrière lui, carrément désinvolte parfois, a allumé cette flamme. Pas de quoi être fier, vu le niveau des harangues et des accusations forgées dans le moule de l’extrême gauche toujours résolue à piller les riches et à réquisitionner le capital disponible. Mais ce début d’incendie s’est finalement avéré salutaire.

Interventions sans filtre

Qui d’autre, pour dire en direct à François Fillon ce que pensent tout bas beaucoup de Français, à savoir qu’il a «piqué dans la caisse»? Qui d’autre pour évoquer les liens entre Emmanuel Macron et la Banque Rothschild sinon le candidat souverainiste Dupont-Aignan? Qui d’autre que Nathalie Arthaud pour parler de la douleur des «caissières» à qui «rien n’est pardonné»? Tout cela était bien sûr imbibé de démagogie et d’approximations.

Lire aussi: François Fillon, la part d'ombre

La présomption d’innocence s’est retrouvée foulée aux pieds devant des millions de téléspectateurs. Mais l’absence «d’immunité ouvrière» de Philippe Poutou a tapé juste. N’est-ce pas ce qu’on entendrait si, dans un café français, les principaux candidats déboulaient sans crier gare et se laissaient interroger sans filtre par leurs compatriotes?

Marine Le Pen déroutée

Sans doute est-ce pour cela, d’ailleurs, que la candidate reine du populisme tricolore Marine Le Pen – toujours favorite des sondages au premier tour et présidente du premier parti de France – a semblé plusieurs fois déroutée, frappée d’une perte de repères. Les deux représentants de l’extrême gauche, rejoints par moments par les autres «petits» candidats, ont à leur manière incarné une autre version du peuple devant les caméras que celle, colérique et nationaliste, du Front national. Ils ont parlé souffrance au travail, inégalité devant la loi, peur du rouleau compresseur économique. Ils ont surtout, de façon désordonnée, tiré à vue quelques boulets de liberté. Le café du Commerce s’est invité dans cette présidentielle et le couvercle de la caste politique hexagonale s’est déverrouillé.

Lire également: Marine Le Pen, bientôt le jour de gloire?

Savoir qui l’a emporté mardi soir est finalement secondaire. Les «grands» sont restés dans leur couloir tandis que Jean-Luc Mélenchon, fin connaisseur de l’extrême gauche, s’est retrouvé à peu près seul à sortir indemne de cette fusillade. Le principal enseignement de ce long et cacophonique débat est que la France est brouillonne et bouillonne. On se souvient qu’en 2002, la candidate historique de Lutte ouvrière avait obtenu 5,5% des voix. Avis aux présidentiables: c’est ce pays-là, toujours affolé d’égalité, que vous aurez la lourde – impossible? – tâche de réconcilier avec lui-même à partir du 7 mai.

Publicité