Santé

Le monde n’est pas prêt à affronter une pandémie

L’épidémie d’Ebola a fait office d’avertissement. Aujourd’hui, toutefois, à une époque où les virus et bactéries prolifèrent, la coordination entre les acteurs de la santé, la production de vaccins et la solidité des systèmes nationaux sont insuffisantes. Le risque du statu quo: l’émergence d’une pandémie globale faisant jusqu’à 30 millions de victimes

30 millions de victimes anéanties par un virus mortel? Ce scénario catastrophe paraît sortir d’un mauvais film de série B, mais il n’est pas irréaliste. Un article retentissant paru dans la Harvard Business Review, intitulé «The World is completely unprepared for a global Pandemic», sonne le tocsin. Le monde n’est pas du tout préparé à l’émergence d’une pandémie globale.

Bien que les capacités d’identifier rapidement des germes infectieux se soient améliorées, le réservoir d’agents pathogènes s’est accru en raison de la déforestation ainsi que de l’extraction minière qui favorisent l’émergence de nouveaux virus et bactéries. La mobilité humaine, qui a augmenté de 60% au cours de la dernière décennie, est un facteur aggravant.

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En raison notamment du phénomène météorologique El Nino qui devrait encore produire ses effets en 2017, l’aides aegypti a proliféré. Le moustique a causé de graves épidémies de Zika (84 pays touchés) et est responsable d’une épidémie aiguë de fièvre jaune au Brésil où l’Organisation mondiale de la santé (OMS) vient de dépêcher 3,5 millions de doses de vaccins. L’urbanisation constitue aussi un facteur à prendre en compte. D’ici à 2050, 66% de la population mondiale vivra en zones urbaines.

Deux des trois auteurs de la Harvard Business Review, Rhanu Dhillon et Devabhaktuni Srikrishna ont travaillé en Guinée, lors de l’épidémie d’Ebola à partir de 2014, le premier conseillant le président guinéen. Pour eux, le manque de coordination globale entre une multitude d’acteurs est criant. Une trentaine d’organisations en Guinée, près de 100 au Libéria, avaient souvent des priorités divergentes. Les auteurs appellent à la mise en place d’une organisation rigoureuse digne de l’OTAN en termes de planification et de formation.

Manque de crédibilité

Pour assumer ce rôle de grand coordinateur, ajoutent-ils, l’OMS souffre d’un manque de crédibilité. Accusée d’avoir réagi avec cinq mois de retard pour déclarer l’épidémie d’Ebola en Guinée, Sierra Leone et au Libéria, mais aussi d’avoir apporté un soutien opérationnel insuffisant sur le terrain, l’OMS n’est pas sortie grandie de la crise. Certains observateurs critiques pointent du doigt le manque de moyens, d’autres la directrice générale, Margaret Chan, qui éviterait de brusquer les 194 Etats membres.

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L’OMS n’est bien sûr pas la seule responsable de la «faillite collective» dans la crise Ebola qui a tué 11 000 personnes et infecté 28 000 autres. Or l’impact de l’épidémie aurait pu être atténué. L’OMS en a tiré des leçons. Directrice du département des maladies épidémiques et pandémiques de l’OMS, Sylvie Briand reconnaît que coordonner les efforts pour combattre une pandémie est le «défi du siècle». «La coordination de tels efforts est compliquée. C’est un peu comme un chef d’orchestre qui doit composer avec des violons, des hauts-bois, des percussions et des cuivres.»

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Des aspects culturels liés aux communautés touchées ont aussi été difficiles à gérer, notamment la tenue de funérailles sécurisées. Le fait que les pays affectés ont connu la guerre accroît les difficultés: méfiance envers les autorités, système sanitaire affaibli. En Guinée, au moment de la crise, 40% des centres de santé n’avaient pas d’eau courante. 850 professionnels de la santé ont succombé au virus dans trois pays où l’on compte un médecin pour 100 000 habitants. «Cet état de fait aura des conséquences pour les dix prochaines années», prévient Sylvie Briand.

De nombreux humanitaires qui ont afflué vers l’Afrique de l’Ouest, n’étaient, pour la plupart, pas formés pour affronter un virus aussi dangereux. Il a fallu former 8500 personnes dans l’urgence pour qu’elles ne s’infectent pas au premier contact du germe pathogène. Ce fut toutefois largement insuffisant. Désormais, l’OMS a développé des modules qui permettent de former jusqu’à 250 000 personnes à la fois. «Dans une épidémie comme Ebola, pour faire de la coordination, il faut savoir qui fait quoi», ajoute Sylvie Briand. L’une des réformes menées à l’OMS porte un nom: l’Incident Management System. «On a, poursuit-elle, prédéfini plusieurs fonctions, un organigramme qui décrit très précisément les rôles de chacun.»

Fabriquer des vaccins plus rapidement

Sur le plan des vaccins, Rhanu Dhillon et Devabhaktuni Srikrishna exhortent les acteurs de la santé à accélérer le développement et la mise rapide de vaccins sur le marché. Cela nécessite une meilleure coordination avant la crise. Sylvie Briand le reconnaît: les vaccins restent une arme essentielle contre le risque de pandémie. «En août 2016, en République démocratique du Congo, nous avons vacciné sept millions de personnes en deux semaines. Une vraie gageure.» La production d’un vaccin, qui relève d’un processus biologique, reste un acte difficile au vu de sa technicité sophistiquée. «Une période de quatre à six mois pour les produire est incompressible», précise Sylvie Briand. La logistique est aussi capitale. Il faut ainsi s’assurer que les millions de doses qui arrivent à un aéroport puissent être stockées dans une chambre froide sans quoi elles deviennent rapidement inutilisables. «L’OMS doit aussi être souple dans la gestion d’une pandémie. Le virus peut évoluer et les gens peuvent avoir des réactions imprévisibles.»

Sur le terrain, des progrès sont perceptibles. Des diagnostics rapides permettent désormais d’identifier très rapidement les personnes infectées par un virus, de les isoler. Dans le cadre de l’épidémie d’Ebola, de nombreuses personnes étaient contagieuses depuis plusieurs jours avant d’être testées. 40% des patients pris en charge dans des centres de traitement d’Ebola n’avaient pas contracté le virus. Les tests PCR simples réalisés en quelques heures sont précieux. Les résultats peuvent être transmis par téléphone portable. L’avènement de laboratoires mobiles dont le Canada a été un précurseur, est lui aussi une petite révolution. Sera-ce suffisant?

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