Ruralité

«De nouvelles solidarités s’inventent 
dans les villages français»

Pendant plusieurs mois, les journalistes du groupe Centre France, dont fait partie le quotidien «La Montagne», ont sillonné le Massif central à bord d’un camion au plus près des habitants, comme le raconte le responsable du projet Thibaut Solano

Le Temps: «Mon Journal en campagne» est un projet participatif et itinérant pour être au plus près des préoccupations des habitants de votre territoire et mettre en lumière les initiatives positives. Quels en sont les principaux enseignements?

Thibaut Solano: Nos journalistes ont parcouru douze départements pour prendre la température à la veille de la présidentielle française. Systématiquement, nous avons installé une urne ouverte sur les lieux de passage – sorties de supermarché, places de village. Plus d’un millier de votes ont été ainsi collectés sur les préoccupations des habitants. L’emploi, avec un taux de chômage qui a progressé ces cinq dernières années sur le territoire, est le principal motif d’inquiétude. La sécurité est restée un thème secondaire.


– Quels sentiments les habitants du monde rural ont-ils partagés avec vous?

– Un mélange d’inquiétude, d’agacement, de peur de l’avenir – «Est-ce que l’on sera mieux protégé?» – mais jamais d’indifférence! Nous sommes ici dans ce qu’on appelle de manière péjorative la «Diagonale du vide»: des territoires ruraux enclavés, mal desservis par les transports, en prise avec la désertification médicale, marqués par un exode fort des jeunes. Dans certains villages de l’Allier, les gens ne peuvent plus faire leurs courses. Et il faut un an pour obtenir un rendez-vous avec un ophtalmologiste!

Lire notre reportage: La révolution silencieuse des campagnes françaises

Le recul des services publics – école, administration, service postal – est fort: il y a dix ans, la réforme de la carte judiciaire a entraîné la disparition de plusieurs tribunaux. Dans la Creuse, des mères de famille ont fait une heure de route pour venir nous parler des fermetures de classes dans les écoles de leurs enfants. 

– Avec le recul des services de l’Etat français, peut-on parler d’une déconnexion entre le citoyen et le politique?

– Clairement, oui. Dans les petits villages, les habitants ont l’impression que leurs préoccupations ne sont pas prises en compte, un sentiment accentué par les privilèges supposés d’hommes politiques «dans leurs châteaux».

Lire aussi: Loin des banlieues, la misère invisible des villages français

Il y a deux ans, la réforme des régions a encore davantage éloigné le citoyen du pouvoir politique, au moins symboliquement. Aujourd’hui, le Limousin n’est plus une région, mais fait partie de la Nouvelle-Aquitaine, avec Bordeaux comme capitale. Dites cela à quelqu’un de la Creuse (ndlr: à plus de trois heures et demie de route en voiture)! 

– Jusqu’où peut aller ce sentiment d’abandon?

Dans le Cantal, nous avons suivi un collecteur du lait dans des fermes reculées. Ici, le sentiment de désespoir des agriculteurs est fort, comme en témoigne le nombre de suicides. Ce désespoir se nourrit parfois de choses très simples: quand vous travaillez à la ferme du matin au soir, la télévision est votre seul divertissement: or, si personne ne parle de vous dans cette lucarne vers le monde extérieur, vous vous sentez abandonné.


– Peut-on dès lors craindre une percée du vote Front national?

– On nous a relativement peu parlé de Marine Le Pen, mais le vote FN est souvent un vote caché. Une chose m’a surpris: sur le terrain, je ne m’attendais pas à autant de bienveillance pour Emmanuel Macron. Il y a envers lui et son discours «ni gauche ni droite» une grande curiosité: une attirance pour sa jeunesse et l’effet de nouveauté. En revanche, plus la campagne a avancé, plus François Fillon et ses affaires ont cristallisé la colère.

– Cette colère peut-elle s’incarner dans quelque chose de positif?

– Quand on ne croit plus au politique, on essaye d’inventer autre chose. En écho à l’impuissance et au sentiment de «dégoût», des initiatives privées et collectives se créent dans une logique de vases communicants.

Dans la Creuse, des espaces de coworking ont vu le jour, des maisons gérées de manière associative où l’on peut travailler, faire garder ses enfants, accéder à la culture. Les gens se débrouillent par eux-mêmes pour pallier l’absence de service public. Dans un village de l’Allier, une équipe de football a vu le jour grâce à la venue des migrants. Le numérique et les réseaux sociaux rendent la mise en commun de ces initiatives et des bonnes volontés plus facile. L’avenir du territoire semble davantage passer par ces nouvelles solidarités nées du terrain que par le pouvoir politique parisien.

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