Droits de l’homme

Une purge anti-gay balaie la Tchétchénie

Les autorités tchétchènes organisent depuis un mois des rafles punitives, suivies d’exactions contre les homosexuels réels ou supposés. Interpellées sur ces crimes, les autorités russes manifestent une indifférence totale

Entre les extorsions pratiquées par la police et les humiliations au sein du cercle familial, le sort des homosexuels tchétchènes n’a fait qu’empirer au cours de la dernière décennie. Mais la situation s’est brutalement détériorée au cours des dernières semaines, d’après une enquête menée par le journal Novaïa Gazeta et confirmée par des ONG russes. Une campagne anti-gays d’une violence sans précédent, apparemment menée par le pouvoir local, tourne à la «purification sexuelle» de cette république du Caucase russe à dominante musulmane.

Des témoignages concordants font état d’une vague d’arrestations d’individus soupçonnés d’homosexualité, lesquels sont ensuite battus, torturés et interrogés dans une prison secrète proche de Grozny. Les policiers épluchent les carnets d’adresses, les téléphones portables et les comptes de leurs victimes sur les réseaux sociaux pour capturer le maximum de suspects. Selon Novaïa Gazeta, l’opération aurait été lancée à la fin février par Magomed Daoudov, le président du parlement tchétchène. Une centaine d’hommes ont été raflés et trois auraient été exécutés.

Confiance en personne

Alvi Karimov, le porte-parole de l’homme fort local Ramzan Kadyrov, a qualifié de «mensonge absolu» l’existence d’une purge anti-gay. Mais son argumentation est révélatrice: «Il est impossible de persécuter ce qui n’existe pas dans notre république.» Pire, la responsable locale officielle de la défense des droits de l’homme Kheda Saratova a cru bon de déclarer que «les gays sont plus effrayants que la guerre» et que les autorités tchétchènes «comprennent les familles qui tuent leurs homosexuels».

Il est difficile de vérifier indépendamment la nature et l’ampleur de la campagne anti-gay à cause du climat de peur instauré par le clan des «kadyrovtsy», les partisans du chef tchétchène pro-Kremlin Ramzan Kadyrov au pouvoir depuis 2005. «Les gays de Tchétchénie sont terrorisés, ils ont même peur de nous, ils ne font confiance à personne, même après avoir fui la Tchétchénie», explique Igor Kotchetkov, fondateur de «Réseau LGBT», une association d’entraide qui a récemment entrepris d’exfiltrer les homosexuels de Tchétchénie. «Ils pensent que les Kadyrovtsy peuvent les retrouver partout, à Moscou et même à l’étranger, poursuit Kotchetkov. Ce sont des gens brisés psychologiquement.»

Par mesure de sécurité, Réseau LGBT refuse de décrire avec précision l’aide apportée aux gays tchétchènes, ou de mettre ces derniers en contact avec les médias. «Nous les aidons à trouver un toit, nous leur fournissons un soutien psychologique et nous leur offrons également un secours matériel. Nous leur expliquons quelles sont les modalités pour émigrer, car c’est le mieux qu’ils puissent leur arriver», conclut l’activiste. Svetlana Zakharova, une autre membre de Réseau LGBT, chiffre à «une vingtaine» le nombre de gays tchétchènes ayant demandé de l’aide auprès de l’association.

«Traqués par la police»

Le Temps a pu joindre un jeune homosexuel ayant récemment fui la Tchétchénie. Très réticent à relater son histoire, il n’a accepté qu’après s’être entouré de précautions maximales. Emir (nom d’emprunt) exige d’être appelé sur un numéro qui n’est pas le sien, à partir d’un numéro qui n’est pas le mien. «Vous autres journalistes, vous êtes aussi sur écoute», croit-il. Emir justifie ses craintes par le sentiment d’être traqué par la police tchétchène. «Ils ont attrapé mon copain alors qu’on venait de se décider à fuir, explique-t-il. Je suis parti il y a dix jours parce que tôt ou tard, ç’aurait été mon tour. Je dois mon salut au fait que j’ai un cercle de connaissance très réduit.»

Emir a compris que quelque chose se tramait à la mi-mars. «Mes connaissances se sont mises un à un à disparaître du réseau social où nous dialoguions. Il est devenu évident que nous étions traqués.» Avant cela, il avait déjà entendu dire que des gays avaient disparu. «Difficile de savoir si ce sont des meurtres ou des gars qui ont décidé d’émigrer sans prévenir personne. Moi, j’avais réuni un pécule pour cette éventualité.» Car l’épée de Damoclès était suspendue au-dessus de sa tête. «Des types qui connaissent mon homosexualité ont menacé de le dire à ma famille. J’ai été obligé de payer, mais je sais que tôt ou tard, ils parleront. Pour ma famille, c’est le déshonneur et je pense qu’ils me tueraient.»

Indifférence russe

Appelées à mener une enquête par plusieurs organisations internationales, les autorités russes font manifestement obstruction. Le porte-parole du président, Dmitri Peskov, et la responsable des droits de l’homme pour la Russie, Tatiana Moskalova, ont tous deux appelé les victimes à déposer plainte auprès du Ministère tchétchène de l’intérieur. «C’est du cynisme à la limite du criminel, s’insurge Kotchetkov. C’est précisément la police tchétchène qui organise cette purge.»

Vu la loyauté sans faille exprimée par Ramzan Kadyrov envers Vladimir Poutine, ce dernier pourrait sans doute infléchir la situation et mettre fin à la campagne de terreur. Mais le président russe, dont Kadyrov réclame qu’il soit président à vie, n’aime guère évoquer publiquement ce thème. Il s’est contenté un jour de dire: «Il paraît qu’ils sont nombreux, mais il n’y en a aucun parmi mes connaissances.» En début de semaine, le régulateur des médias russe a défini comme «extrémiste» un portrait de Vladimir Poutine sur fond de couleurs arc-en-ciel (symbole LGBT) et en a interdit la publication.

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