Analyse

Mélenchon-Le Pen, le duel présidentiel qui peut faire craquer la France

Mise en avant par les médias français et par les sondages, la possibilité de voir Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon se qualifier, le 23 avril, pour le second tour de la présidentielle va dominer cette ultime semaine de campagne

S'il fallait un signe pour démontrer l'inquiétude ambiante en France à l'orée de la dernière semaine de campagne présidentielle avant le premier tour du 23 avril, l'annonce dimanche par le ministère de l'intérieur du déploiement de 50 000 policiers et gendarmes dans les 67 000 bureaux de vote à travers le territoire est un bon indicateur.

Immédiatement, les premiers commentaires des médias français ont fusé. Risque terroriste dans une France toujours placées sous état d'urgence depuis le 13 novembre 2015? Evidemment. Maintien habituel de l'ordre public? Assurément. Mais surtout, inquiétude sur ce qui pourrait se passer dans la nuit du 23 avril, si Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen se qualifient pour le second tour. «Ce serait, de loin, le scénario le plus inquiétant pour les forces de l'ordre confirmait, dimanche matin à Franceinfo, un syndicaliste policier. Extrême gauche contre extrême droite, c'est un cocktail de violences urbaines assuré...»

Consultez notre dossier consacré à la campagne électorale française

Craindre le pire pour le soir du 23?

Faut-il vraiment craindre le pire si le candidat de la «France insoumise» (gauche radicale) et celle du Front National se retrouvent face aux 44,6 millions d'électeurs français le 7 mai? A en croire certains éditorialistes français, la réponse est largement oui. Exemple: ce titre de l'hebdomadaire Le Point – dont le cœur balance entre François Fillon et Emmanuel Macron: «Le Pen-Mélenchon, les jumeaux de la ruine».

Une analyse largement partagée par les observateurs étrangers même si, pour l'heure, les marchés financiers semblent rester sereins. «Une victoire de Marine Le Pen  appauvrirait la France, la rendrait plus insulaire et plus problématique» expliquait l'hebdomadaire anglais The Economist dans son éditorial, le 4 mars dernier. Constat approuvé par le Prix Nobel d'économie 2014 Jean Tirole qui, dans le Financial Times de ce week-end, dénonce le risque systémique que ferait courir à l'Europe, et au marché de l'emploi européen, l'abandon de l'euro revendiqué par la candidate frontiste et assumé par Jean-Luc Mélenchon en cas d'impasse politique avec l'Allemagne: «Prévoir l'impact économique exact d'une telle décision est impossible écrit Jean Tirole dans le FT, mais un raisonnement simple suggère un chaos généralisé». 

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Des jours étrangement tranquilles

La France, à la veille de cette ultime semaine de campagne étrangement tranquille lorsqu'on parcourt le pays hors des villes où se tiennent les meetings, est-elle donc au bord d'une nouvelle révolution? Pas impossible, juge l'historien et dirigeant du Parti socialiste Alain Bergougnoux. Dans une tribune publiée vendredi par l'agence Telos, celui-ci interroge: «On aurait tort, écrit-il, de ne pas consacrer le temps nécessaire pour la réfutation des arguments de Jean Luc Mélenchon. Il y a, eu déjà, trop de légèreté, dans les années passées, à ne pas prendre au sérieux le débat idéologique et culturel, pour continuer les mêmes erreurs. L’appel à la «vertu» de 2017 ne doit pas cacher le «bruit et la fureur» de 2012…».

Marine Le Pen constamment en tête

Or même si les sondages peuvent se tromper lourdement, comme l'ont montré l'élection de Donald Trump à la présidence des Etats Unis et le «Brexit» britannique, l'hypothèse d'un duel Mélenchon-Le Pen ne peut pas être écartée.

La présidente du FN est constamment restée en tête des intentions de vote au premier tour depuis le début de l'année, et les enquêtes d'opinion qui la donnent devancée par Emmanuel Macron doivent être pondérées par la marge d'erreur. Autre indicateur, plus flagrant encore de l'importance du vote de la colère susceptible de la porter en tête le 23 avril: les scores électoraux de son parti depuis la présidentielle de 2012 qui l'avait vu réunir 17,9% des suffrages au premier tour.

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A chaque rendez-vous, le FN a dépassé les prévisions sondagières. Son ancrage local est aujourd'hui réel et il rapporte électoralement. Un échec de Marine Le Pen dimanche prochain serait donc l'énorme surprise de ce scrutin, totalement à rebours des précédents rendez-vous électoraux. Le FN, frappé au cœur avant les législatives de juin prochain se retrouverait alors contraint d'imputer cet échec à sa campagne présidentielle il est vrai parfois hésitante, et peut-être à la question de l'euro, qui trouble les Français, plus gros épargnants d'Europe.

Le cas Mélenchon: plus complexe

Le cas électoral de Jean-Luc Mélenchon est moins limpide. Pour l'heure, le candidat de la gauche radicale demeure à chaque fois derrière le duo Le Pen-Macron, et lorsqu'il double François Fillon, son avance se limite à un ou deux points, donc dans la marge d'erreur sondagière. Mais il est incontestable qu'une partie de la «France qui gronde» – titre d'un ouvrage de Jean-Marie Godard et Antoine Dreyfus aux Editions Flammarion – l'a choisi pour porte-parole. Une France qui réunit, grosso-modo, la gauche radicale à la manière de Podemos en Espagne ou du mouvement «Nuit Debout» en France, mais aussi les déçus du parti socialiste, le fameux public «bourgeois-bohème» des grandes villes, et une vague populiste comparable à celle du mouvement «Cinq étoiles» en Italie.

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Mot d'ordre commun: la rupture. Avec cette question: le tribun Jean-Luc Mélenchon, reconverti depuis quelques semaines en sage de la République aux accents jaurrésiens sur la paix mondiale, restera-t-il fidèle à son programme économique? Celui-ci prévoit d'imposer à 90% les revenus supérieurs à 33 000 euros mensuels, la création de 200 000 postes de fonctionnaires, l'interdiction des «licenciements boursiers», la retraite à 60 ans et une confrontation sévère avec Berlin sur la relance budgétaire européenne qui pourrait conduire à l'éclatement de la monnaie unique. «Je ne vais pas faire Cuba en France», a nuancé l'intéressé à Ouest France, après avoir confirmé que s'il est élu président, il organisera un référendum dès juin prochain «pour convoquer une assemblée constituante et fonder la VIème République».

Le Pen - Mélenchon, champions de l'étatisme

Et la rue? «À la clef: paupérisation, violences et éventuellement pénuries. Prenez n’importe quel pays collectiviste, c’est ce qui s’est passé un jour ou l’autre» s'énerve, sur le site libéral Contrepoints.org, le jeune entrepreneur Xavier Chambolle, en insistant sur l'aspect étatiste des programmes économiques des deux candidats. La perspective d'affrontements, comme cela a pu se dérouler voici un an, en mai 2016, dans le sillage de «Nuit Debout» place de la République (l’enquête en cours a dédouané les militants d'extrême gauche) ou à Aulnay sous bois après la violente interpellation du jeune Théo en février dernier, ne peut donc pas être exclue. Les manipulations des médias sociaux sur Twitter, comme cela a été le cas de la part du FN après une manifestation anti extrème-droite à Aubervilliers ce week-end, font craindre les pires intoxications médiatiques. Et les observateurs les plus alarmistes de citer, pour mémoire, les émeutes de février 1934, lorsque fascistes et antifascistes s'affrontèrent dans les rues de Paris, entrainant la mort d'une trentaine de personnes à Paris.

Même si l'on peut penser, sans se tromper, qu'Emmanuel Macron comme François Fillon ont intérêt à dramatiser au maximum et à diaboliser le plus possible leurs adversaires Mélenchon et Le Pen pour faire oublier leurs problèmes respectifs et «cristalliser» leurs électorats, cette ultime semaine de campagne présidentielle française n'en réveille pas moins d'inquiétants fantômes. «A force de jouer avec le feu, il se pourrait bien que le peuple français finisse par se brûler» écrivait, dimanche, le quotidien de Lille La Voix du Nord dans un éditorial cinglant. La recomposition politique majeure à l’œuvre dans le pays ne se fera pas sans dommages collatéraux.

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