PORTRAIT

Jean-Luc Mélenchon, Danton ou Robespierre

S’il se qualifie à l’arraché pour le second tour de la présidentielle, le candidat de La France insoumise aura révolutionné ce scrutin. Et s’il échoue in extremis, sa campagne 2017, véritable tsunami sur les réseaux sociaux, demeurera un modèle. Portrait d’un professionnel de la politique qui, inspiré par 1789, a toujours su ressusciter à gauche

La Révolution française s’est arrêtée dans le Vermont. «On ne comprend pas le nouveau Mélenchon si l’on n’a pas en tête le succès du Sénateur de cet Etat américain Bernie Sanders face à Hillary Clinton», concède un proche conseiller du candidat de La France insoumise. Juste. Le Mélenchon de 2017 n’a, au fond, rien à voir avec celui de 2012, flatté aussi par les sondages avant que le scrutin – 11,1% au premier tour – ne le ramène aux réalités du vote utile.

Il y a cinq ans, inévitable cravate rouge en guise de tract, le leader du défunt «Front de gauche» menait deux duels: le premier contre François Hollande, cet ancien patron du Parti socialiste aux manières de préfet radical; le second contre Marine Le Pen, cette ennemie qu’il rêve de terrasser. Changement d’ambiance depuis le lancement officiel de sa campagne, en février dernier.

Adieu la cravate. Place à la veste stylée de vieux prof intello. Adieu L’Internationale. Place à La Marseillaise et aux hologrammes. La réinvention est un art politique dans lequel «Méluche», 66 ans et deux présidentielles au compteur, a toujours excellé: «Son parcours est impressionnant. Surtout pour sa sinuosité», écrit, perfide, le chroniqueur Jean-Michel Aphatie dans son livre On prend (presque) les mêmes et on recommence (Flammarion).

Remède à la peur

Mélenchon-Sanders: le parallèle est frappant. Après avoir quitté le Jura ouvrier des années 70 où sa mère s’était installée après avoir quitté le Maroc familial, le premier s’est construit une carrière d’apparatchik et d’élu. Le second, juif new-yorkais, démarra dans le mouvement des droits civiques, pour ne plus quitter les travées du Congrès. Ni l’un ni l’autre n’ont fréquenté longtemps le secteur privé, dont ils dénoncent aujourd’hui les méthodes, jugeant les entreprises contaminées par la mondialisation de la finance.

Tous deux ont fait de leur âge, de leur expérience et de leur culture un porte-drapeau alléchant pour une jeunesse indignée en mal de repères. Fidel Castro et le sociologue théologien Ivan Illich furent les ferments de la génération Mélenchon. Martin Luther King la référence des «sixties» de Sanders. «Le marxisme, pour moi, c’est un remède à la peur du désordre», répond le présidentiable français à Marion Lagardère, sa biographe, dans Il est comment Mélenchon, en vrai? (Grasset).

Révolutionnaire

Ceux qui l’ont croisé, même pour une discussion en off, en sortent tous avec la même question: comment peut-on être si cultivé, si féru d’histoire et si habile dans le discernement pour repeindre en public toutes les réalités en noir et blanc, et rêver qu’un Etat comme la France peut toujours dépenser plus? Jean Ziegler, sans doute le Genevois le plus mélenchoniste, nous l’expliquait un jour: «Parce que lui comme moi croyons encore que le monde peut, et doit changer. Ceux qui nous reprochent de prendre tous les risques sont ceux qui ne voient pas la révolution venir.»

D’accord. Mais alors, quel Mélenchon comprendre? Celui qui, sous le regard énamouré de Karine Lemarchand et devant les caméras de M6, joue au révolutionnaire de salon dans un loft parisien loué pour les besoins de l’émission people? Ou celui qui avoue à sa biographe relire Danton et Robespierre, ainsi que la «Révolution française» de Jules Michelet?

Eloquente différence d’ailleurs. Danton, le tribun des idéaux. Robespierre, l’exécuteur des solutions. Deux révolutions que l’ancien ministre de l’Enseignement supérieur de Lionel Jospin, député européen peu assidu, n’entend pas forcément opposer. Mystique comme le premier. Expéditif comme l’autre. Alain Bergounioux, historien et vétéran du Parti socialiste français, a vécu, de 1978 à 2008, trente ans de coups de boutoir de Mélenchon. Mais aussi de virages et d’accommodements. Anti-Rocard, puis rallié. Anti-Jospin, puis rallié:

«Il veut la peau du PS depuis 2008 car il a compris qu’il pouvait faire une OPA sur les communistes.» Bien vu. L’an dernier, les militants du PC ont voté à 53,6% pour le candidat de «La France insoumise», contre l’avis de leur direction. La CGT a joué le jeu. Jusqu’à ce que, pour des raisons électorales, JLM fasse rentrer par la fenêtre l’épouvantail du monde ouvrier: l’écologie.

La force de Jean-Luc Mélenchon est qu’il ne renie rien. Cuba? La bureaucratie communiste dégénérée l’insupporte, mais il n’en dira «jamais du mal». Le Vénézuélien Chavez? Sa mue en caudillo pétrolier l’a interpellé, mais «sa résistance à la domination américaine fut un modèle». Jaurès? «Mourir comme lui, assassiné pour mes idées et parce que je parle de paix, pourrait très bien m’arriver.» L’exaltation sied à ce défenseur acharné de la vie privée, qui ne parle ni de ses amours, ni de sa fille unique: «Mélenchon a compris le besoin de modèle. Il peint son combat politique comme une toile», lâche un ancien collaborateur.

La monarchie à déboulonner

Le reste est affaire d’époque. Danton, comme Robespierre, était le produit de la leur. Castro et King aussi. La monarchie à déboulonner est aujourd’hui, pour lui, celle d’une France bouffie de privilèges et d’égoïsme; celle d’une Europe confisquée par ses «élites si pressées de plaire à Wall Street et à Berlin». Mélenchon, né méridional, devenu adulte sur les marches jurassiennes de l’Est, n’aime pas l’Allemagne et les «harengs de Bismarck». Faire la paix «grâce à» Poutine ne lui pose pas de problèmes. La vertu, finalement, n’a pas grand-chose à voir avec la politique.


A lire, de Jean-Luc Mélenchon:

  • «De la vertu» (Observatoire)
  • «Le Hareng de Bismarck, le poison allemand» (Plon)

Profil

19 août 1951 Naissance à Tanger (Maroc). Fils d’un receveur des postes et d’une institutrice.

1962 S’installe en France avec sa mère qui s’établit dans le Jura, à proximité de la frontière suisse. Lycéen à Lons-le-Saunier lors des émeutes parisiennes de mai 1968

1974 Naissance de sa fille Marilyne

1972-1978 Exerce divers emplois dans le Jura. Reporter pigiste au journal local. Intègre l’organisation trotskiste OCI

1978 Directeur de cabinet du maire socialiste de Massy (Essonne)

1988 Elu Sénateur, il fonde la «gauche socialiste» au sein du PS avec Julien Dray et Marie-Noëlle Lienemann

1992 Vote pour le traité de Maastricht qui ouvre la voie à l’union monétaire

2000 Ministre délégué à l’enseignement supérieur de Lionel Jospin

2005 Vote non au référendum sur la constitution européenne

2008 Quitte avec fracas le PS

2012 Première candidature présidentielle

2017 Seconde candidature présidentielle. Il est aujourd’hui crédité de 19% dans les sondages et donné pour possible qualifié au 2e tour

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