France

Marcel Gauchet: «La France de 2017 se sent dépossédée, comme expropriée de son histoire»

Pour le philosophe, directeur de la revue «Le Débat», la présidentielle de 2017 révèle de nouveau la propension française au malheur. Et les contradictions des Français

Marcel Gauchet aime mettre la plume dans la plaie. Son ouvrage Comprendre le malheur français (Folio), tout juste réédité en poche, dresse l’impitoyable inventaire des pièges dans lesquels l’Hexagone est tombé depuis l’après-guerre. Comment en sortir? L’élection de 2017 peut-elle constituer un virage historique? Entretien.

Le Temps: La France change. Nous l’avons constaté lors des reportages pour notre série «Quelle France demain?». L’économie numérique bouleverse la donne. Le moment n’est-il pas venu, pour le philosophe que vous êtes, de faire enfin preuve d’optimisme? 

Marcel Gauchet: La France change mais une grande partie des Français refusent le changement. Cette contradiction explique tout, ou presque. Prenez le boom du numérique. Oui, les Français sont plutôt bons dans ce domaine. Ils s'exportent. Les start-up tricolores prospèrent et sont parfois citées en modèles. Mais comment le vivent les Français qui ne sont pas de ce monde-là? Très mal. La polarisation économique qui en découle entraîne une redoutable polarisation politique. Les médias sociaux deviennent des instruments de dispute, de confrontation, d’aggravation des fossés sociaux. L’antagonisme et la légendaire propension des Français à se diviser se retrouvent décuplés. La contre-culture numérique renforce l’attitude négative d’une grande partie de nos concitoyens. La vision complotiste l’emporte. Ces Français-là, ceux qui ne sont pas dans le bateau numérique mondialisé, perçoivent ces nouvelles technologies et les évolutions socioéconomiques qu’elles entraînent comme une agression. La disruption aggrave le malheur français.

– Vous y allez fort. A vous entendre, la France de 2017 est dans l’impasse.

– La France de 2017 a l’impression d’être dépossédée, presque expropriée de son histoire. C’est le leitmotiv de tous les Français en colère qui affichent leur ras-le-bol du système, de la classe politique, des élus et des élites. Il y a bien sûr des éléments nouveaux, comme l’irruption dans le jeu présidentiel d’Emmanuel Macron, dont la démarche est soutenue par un puissant mouvement générationnel, à l’image de ce qui s’était passé en 1981 pour François Mitterrand. Mais là aussi, gare au choc en retour. Lorsqu’il s’affiche en partisan de la richesse honnêtement gagnée, lorsqu’il explique aux jeunes qu’ils doivent avoir envie de devenir milliardaires, Macron est sur le fil du rasoir, car les Français continuent, eux, d’afficher en public leur détestation de l’argent. En voilà, une impasse! En France, la vieille droite catholique redoute autant que la gauche les puissances de l’argent, c’est-à-dire la bourgeoisie capitaliste. La gauche radicale, celle de Jean-Luc Mélenchon, ne jure de son côté que par l’Etat. On en revient au dilemme entre la liberté et l’égalité. Les Français de 2017 sont assoiffés d’égalité, d’autorité et de puissance. Beaucoup estiment que l’égalité des chances, ce moteur social qu’Emmanuel Macron affirme vouloir rétablir, est forcément un piège.

– Ce piège peut donc se refermer sur François Fillon?

– Ce qui est reproché à François Fillon, c’est son goût pour l’argent. Mais surtout la contradiction entre sa posture morale et ses agissements personnels. C’est terrible, car beaucoup de Français retrouvent là ce qu’ils considèrent comme la faute principale des politiques: se servir avant de servir. Je ne vois pas comment cette présidentielle pourrait à nouveau échapper à ce qui s’est passé en 2012. Le candidat Fillon, comme le candidat Macron, paiera cher le fait d’avoir été élu. Quant à Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, ils se retrouveront dans une situation immédiatement chaotique. Aucun des quatre principaux candidats n’apparaît être en mesure de gouverner et d’appliquer son programme électoral. C’est une situation totalement inédite.

– Le «malheur français», n’est-ce pas aussi ce rapport ambigu à l’Europe? Les Français aiment l’Europe lorsqu’elle les met en valeur et flatte leur puissance. Ils cessent de l’aimer lorsqu’elle devient synonyme de contraintes, de règles qu’ils ne respectent pas. Comme celles engendrées par la monnaie unique.

– Je suis convaincu que les Français souffrent de voir l’Europe humiliée par les multinationales américaines, par les Etats-Unis, par les puissances émergentes. Ils ressentent douloureusement cet abaissement d’un continent et d’une Union européenne qu’ils considèrent quand même comme une création française. La question de l’euro est complexe, car l’opinion publique est partagée entre deux sentiments contradictoires exploités par Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. D’un côté, une grande partie des électeurs trouvent que l’euro est surévalué et que son introduction a coûté cher à l’économie française. C’est une réalité. Quand Le Pen ou Mélenchon tapent sur l’impérialisme économique allemand, ils tapent juste. Ce discours marche. De l’autre côté, l’euro, c’est l’épargne des gens et ceux-ci savent ce que leur coûterait un retour au franc. Cette ambivalence est pour moi un des facteurs explicatifs de l’indécision des électeurs, à une semaine du premier tour.

– On en revient à la question de départ: comment peut-on changer la France? Et est-ce qu’un président de la République, à lui seul, peut remettre le pays sur de meilleurs rails?

– Vous désirez des réponses claires alors que les Français sont pétris de contradictions! C’est pour cela que les observateurs étrangers ont tant de peine à comprendre ce qui se passe dans le pays. Les mêmes électeurs peuvent donner raison, sur des sujets différents, à plusieurs candidats. Or ils devront, le 23 avril puis le 7 mai, en choisir un seul! Prenez le cas de François Fillon. Son diagnostic économique et son argument sur la nécessité d’une rupture sont plutôt partagés par une majorité de Français. Le remède n’est pas rejeté d’emblée par les électeurs, qui voient bien disparaître les commerces, les entreprises et qui redoutent de nouveaux impôts. L’insurmontable difficulté, c’est que les conséquences de ce remède ne passent pas. En somme: on veut des réformes qui ne demandent pas trop d’efforts pour soi-même.

– Une théorie s’est installée durant cette campagne présidentielle: celle du «Plus rien à faire, plus rien à foutre», titre d’un livre du politologue Brice Teinturier (Ed. Robert Laffont). Le «prafisme», comme on dit, cela vous interpelle?

– Ce syndrome est typiquement français. C’est celui de la politisation négative. Les Français restent un peuple passionné par la politique, comme l’ont prouvé les audiences record des débats télévisés entre les candidats. Mais ils ne supportent plus l’actuel personnel politique. Leur passion nourrit donc leur indignation. Les élus, dénoncés comme une caste obsédée par le pouvoir, sont victimes de cette passion politique hexagonale. Les Français sont tout sauf indifférents à la bonne marche de la République. Ils considèrent juste qu’elle est aujourd’hui dévoyée par ceux qui devraient la servir.

– Avec une phrase clé, souvent entendue: «Les politiques nous méprisent.»

– Exactement. C’est l’origine de la colère, de l’engrenage infernal du populisme et du succès de Marine Le Pen, de Jean-Luc Mélenchon et dans une moindre mesure d’Emmanuel Macron, qui a promis d’investir pour les législatives au moins 50% de candidats issus de la société civile, qui n’ont jamais été élus. Ce mépris a une origine en France: l’Ancien Régime. Le pays reste beaucoup plus marqué qu’on ne le croit par la monarchie et les rapports entre l’aristocratie française et le peuple. Le paradoxe absolu est que l’extrême droite utilise aujourd’hui cet argument alors qu’elle a, historiquement, été longtemps du côté des élites contre la «tourbe républicaine». Autre changement radical aujourd’hui: la combinaison entre ce sentiment d’être méprisé par les élites et l’échec de l’intégration socioéconomique. Beaucoup de Français estiment qu’ils sont en train d’être expropriés de leur République.

– Macron-Fillon-Le Pen-Mélenchon: ce quatuor est-il révélateur des fractures françaises de 2017?

– Fillon garde un atout maître. Celui qui lui a permis de l’emporter contre Juppé. Il est l’homme qui résiste et les Français aiment ça. Il ne faut pas négliger cet aspect. Quels que soient les reproches qui lui sont adressés, sa résilience est positivement perçue. Macron, lui, fend la bise. Il est crédité de son audace juvénile. Il n’a rien à perdre et il peut déjà se prévaloir d’avoir imprimé sa marque sur l’époque. Cette élection, s’il ne parvient pas à accéder à l’Elysée, ne sera pour lui qu’une étape. Le Pen et Mélenchon misent tout sur la soif de renouvellement du personnel politique, et sur l’épuisement du pays. Ils ont imposé leur agenda en s’appuyant sur ces deux réalités. Le problème pour eux est que les Français sont à la fois révolutionnaires et conservateurs. Ils risquent donc, au dernier moment, de voir leur électorat reculer ou s’effriter.


À LIRE

  • «Comprendre le malheur français», Stock, 2016, 320 pages.
  • «L’Avènement de la démocratie. Le nouveau monde», Gallimard, 2017, 750 pages.

 

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