Le président américain Donald Trump veut ériger un mur à la frontière mexicaine. «Le Temps» en parcourt le tracé pendant une semaine.

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Nogales est une ville coupée en deux par une imposante barrière rouillée. «Vous voyez les traces plus claires sur ces piliers?» montre Vicente Paco. «C’est là où des migrants ont glissé pour descendre côté américain. Tenez, regardez par ici: on voit encore des empreintes de mains.» Nous sommes au sud de l’Arizona, en pleine canicule, sur un petit monticule où viennent de passer trois biches. De l’autre côté de la barrière qui s’étend à perte de vue, c’est le Mexique.

De génération en génération

Silhouette svelte et regard volontaire, Vicente Paco, 35 ans, la main gauche toujours posée sur son taser, est un agent de la Border Patrol. Il porte l’uniforme vert depuis 2010. Chez lui, les attentats du 11 septembre 2001 ont été un élément déclencheur. C’est ce qui l’a poussé à entrer dans la Navy, avant de bifurquer vers la Border Patrol. Vicente Paco a de qui tenir. Dans sa famille, tous se battent pour la sécurité des Etats-Unis, précise-t-il avec fierté. «Je suis la troisième génération de vétérans. Mon grand-père a fait la guerre de Corée, mon père le Vietnam et j’ai moi-même servi pendant quatre ans dans le Golfe.» Un de ses frères travaille au Département de la défense, un autre pour le Bureau des vétérans.

Aujourd’hui, sa tâche principale consiste à traquer les migrants clandestins en plein désert de Sonora et à les déporter. Un Mexicain qui chasse les Mexicains? Il rectifie. Oui, précise-t-il, il est bien né au Mexique et y a fait une partie de sa scolarité. Mais il est arrivé aux Etats-Unis à l’âge de 12 ans, légalement. «Mon père est devenu Américain, je le suis aussi.» Pas de sentimentalisme ni de nostalgie quand ses yeux scrutent le pays qui l’a vu naître. «Quand je porte l’uniforme, je suis là pour appliquer la loi et servir les Etats-Unis, rien de plus. J’ai prêté serment et je continuerai à remplir fidèlement ma mission même si elle est amenée à évoluer», affirme-t-il, le regard noir. «D’ailleurs, vos policiers suisses arrêtent bien des Suisses, non?»

A la frontière sud des Etats-Unis près de la moitié des agents de la Border Patrol sont des Latinos. D’ailleurs, dans cette ville de Nogales qui ne donne pas vraiment envie de s’y attarder, certains regards en disent long. La tenancière mexicaine d’un petit bistrot truffé de crucifix et de portraits de famille se raidit soudain quand deux agents viennent lui commander des tacos et des quesadillas.

Un tiers barricadé

La barrière de Nogales, qui selon les endroits fait entre 5 et 8 mètres de hauteur et s’étend sur 4 kilomètres, est un avant-goût du mur «beau, impénétrable et grand» que Donald Trump envisage d’ériger tout le long de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. Le président américain évalue les coûts de sa construction à 12 milliards de dollars, un rapport du Département de la sécurité évoque le chiffre de 21 milliards. Donald Trump espère envoyer l’essentiel de la facture au président mexicain. «Jamás!» lui a rétorqué ce dernier.

Sur les 3200 kilomètres de frontière, plusieurs portions ont déjà été construites par ses prédécesseurs, sur environ un tiers du parcours. Grâce au Secure Fence Act signé par George W. Bush en octobre 2006, dans le sillage des attentats du 11 septembre 2001. Avec l’élection de Donald Trump, la chasse aux clandestins est montée d’un cran. Si les mineurs non accompagnés bénéficient encore d’une relative protection, les exemples de familles séparées se multiplient. Le président américain dit vouloir s’en prendre avant tout aux «bad hombres», auteurs de viols, de trafics de drogue et autres délits graves, mais depuis son accession au pouvoir, un homme présent sur sol américain depuis trente ans peut désormais être déporté pour avoir conduit sans permis. Donald Trump fait peur aux clandestins, mais, beaucoup semblent l’oublier, Barack Obama en a déporté plus de 2,8 millions pendant son mandat, un chiffre record par rapport à ses prédécesseurs.

Les jeeps de la Border Patrol sont partout

A Nogales, la barrière est presque intimidante. Dès qu’on s’éloigne un peu de la ville, elle se transforme en barricade antivéhicules, plus basse, pour empêcher avant tout que des trafiquants forcent le passage avec leurs pick-up. La zone est ultrasécurisée. Tours de contrôle, caméras infrarouges et appareils de détection de mouvements au sol permettent à Vicente Paco et à ses collègues d’être alertés à la seconde du moindre passage illégal. Sans oublier les drones et les hélicoptères. Impossible de se promener dans la ville plus de dix minutes sans tomber sur une des fameuses jeeps blanches à larges bandes vertes de la Border Patrol: elles sont partout.

Vicente Paco s’appuie contre le «mur», un mot que lui-même ne prononcera jamais. «Avant 2010, on ne pouvait pas voir à travers. C’était dangereux. Nos agents étaient parfois la cible de jets de pierres. Maintenant, avec la nouvelle barrière, on arrive à contrôler ce qui se passe de l’autre côté.» Le fait-il exprès? Il tait un drame pourtant omniprésent dans la ville. Le 10 octobre 2012, José Antonio Elena Rodriguez, un jeune Mexicain de 16 ans, a été tué par un agent. Lonnie Swartz était du côté américain. Apparement visé avec ses coéquipiers par des pierres de la grandeur d’une pomme alors qu’ils avaient été alertés de la présence de trafiquants, il a tiré à travers les barreaux. Dix balles ont touché José Antonio, qui s’est vidé de son sang, côté mexicain. En 2014, sa mère, excédée par la lenteur de l’enquête, a porté plainte. Le procès a été repoussé à plusieurs reprises, la dernière fois en juin.

Un pistolet, un taser, un bâton télescopique

Vicente Paco patrouille seul dans sa jeep. Dans son secteur, celui de Tucson, détaille-t-il, la Border Patrol dispose de huit postes et de 4000 agents, pour surveiller 421 kilomètres de frontière. Tous les jours, des migrants et trafiquants sont arrêtés. D’octobre 2015 à octobre 2016, son secteur a procédé à 64 891 arrestations (415 816 sur l’ensemble du pays). Près de 8000 d’entre eux étaient des mineurs, la très grande majorité, 6302, non accompagnés. Ces chiffres ont drastiquement baissé. Donald Trump s’en félicite déjà. En 2000, la section de Tucson avait appréhendé 616 300 individus (1,6 million sur le plan national). Dix fois plus que l’an dernier.

«Nous patrouillons 24h/24, 7 jours sur 7 sur une large portion de frontière, très fréquentée. La moitié du trafic de marijuana passe par ici. Nous ne sommes pas assez pour patrouiller à plusieurs.» Il nous montre le matériel accroché à sa ceinture: un pistolet, un taser, des menottes, un bâton télescopique, un couteau, des jumelles et une radio portative. A-t-il déjà fait usage de son arme à feu? Il se crispe. «Je ne vais pas répondre à cette question. Tout ce que je peux dire, c’est que le recours à la force est parfois nécessaire.»

Un agent et ses deux frères barons de la drogue

L’effectif des gardes-frontière est passé en quelques années de 10 000 à 21 000 agents. Donald Trump a promis d’en engager 5000 de plus, en abaissant apparemment les conditions pour l’examen d’entrée, ce qui fait polémique. Les salaires sont attirants, les conditions de retraite également. Des points indispensables pour limiter les cas de corruption et de collaboration avec les cartels. En janvier, un membre de la Border Patrol à la carrière jusqu’ici irréprochable a été condamné à 20 ans de prison pour avoir aidé ses deux frères, membres d’un puissant cartel, à acheminer de la drogue vers les Etats-Unis et des armes vers le Mexique. L’affaire a été découverte grâce à un corps sans tête repêché dans une lagune. Un immigrant hondurien qui travaillait pour les deux frères.

Avec Vicente Paco, les règles étaient imposées dès le départ: interdiction de parler de politique. Alors il nous raconte les migrants pourchassés en ville – «ils ont souvent des habits déchirés et encore de la rouille sur les mains» – nous décrit la partie mexicaine comme un enfer contrôlé par les cartels – «surtout le quartier de Buenos Aires, là, derrière la colline. N’allez pas côté mexicain seule!» – et nous parle des tunnels souterrains rebouchés par ses collègues. «Nous en avons repéré 115 dans tout le secteur de Tucson. Ils sont surtout utilisés par les trafiquants de drogue, qui profitent parfois des canalisations d’eaux usées.»

Cent quinze tunnels dans le secteur de Tucson

Il nous montre une plaque de ciment. «C’était un tunnel. Des complices avaient parqué une voiture au-dessus du trou pour récupérer la drogue». Près de 590 tonnes de cocaïne et de marijuana ont été interceptées l’an dernier par les gardes-frontières sur toute la frontière sud. Les trafiquants se montrent toujours plus inventifs. Quand ils n’utilisent pas des migrants comme mules, ils recourent parfois à des catapultes géantes. Et même à des drones. Ils se moquent des barrières. Ici, à Nogales, la plupart des habitants lèvent les yeux au ciel à la seule évocation du mur de Trump. Personne n’y croit vraiment. Ils savent bien que ceux qui veulent passer y parviendront toujours.

Vicente Paco est du genre très fier. La peur, la solitude, les risques du métier, les déceptions, il évite d’en parler. Un migrant, déshydraté, est mort dans ses bras. Mais il préfère mentionner ceux qu’il affirme avoir sauvés. «La semaine dernière, un homme d’Amérique centrale totalement assoiffé a déclenché une balise de détresse dans le désert. Il était content de me voir arriver». Sauf que tomber sur Vicente Paco signifiait surtout pour lui un retour à la case départ. Du moins, de l’autre côté du rideau de fer, à Nogales-Sonora. Là où de nombreux migrants déportés ou en devenir restent crochés, errant d’un hébergement d’urgence à un autre. Il y a de fortes chances qu’il tentera à nouveau d’entrer aux Etats-Unis.

Avant de nous quitter, Vicente Paco nous lance un dernier avertissement: «Eloignez-vous de la barrière, c’est dangereux. Que feriez-vous si des gens sautent tout d’un coup devant vous? Ça arrive!»


Carnet de route: «Elle est solide? Il va falloir grimper un peu»

Notre périple avait commencé à Phoenix, la capitale de l’Arizona, avec une petite angoisse. Malgré des contacts répétés avec un porte-parole de la Border Patrol – «Vous savez qu’avec la nouvelle administration il faut entre quatre et six mois pour obtenir l’aval de Washington pour passer une journée avec nous?» – toujours pas de rendez-vous fixé avec Vicente Paco. Notre interlocuteur était parti en vacances, apparemment sans transmettre le dossier à son collègue, beaucoup moins coopérant. Et puis, soudain, le coup de fil attendu: Vicente Paco!

Rendez-vous a été pris à Nogales, sur le parking d’un centre commercial. On file vers la ville, au sud, où l’on restera trois nuits. Cinq heures de route, avec des cactus à n’en plus finir, une ferme d’autruches, un coyote écrasé et un serpent à sonnettes au sort pas plus enviable.

Une chaleur suffocante

Nogales? La ville n’est pas des plus chatoyantes. De larges routes, des chaînes d’hôtel, les mêmes que l’on retrouvera tout au long de notre périple, des fast-foods. On retrouve notre agent, comme prévu, sur un parking, sous une chaleur suffocante. Il est pile à l’heure. Les règles sont strictes: interdiction de monter dans sa jeep sans le fameux sésame de Washington. On le suit donc avec notre voiture. «Elle est solide? Il va falloir grimper un peu.» En route!

Premier arrêt sur une butte, première vue sur l’impressionnante barrière qui serpente à travers le paysage vallonné de Nogales. Personne autour de nous. Vicente Paco se plie au jeu de l’interview filmée, habitué à cet exercice. Toujours la même expression, sérieuse, sur le visage. Quand soudain ses traits s’adoucissent: «Regardez derrière vous: des biches!»

Le lendemain, on le laisse côté américain pour filer au Mexique. Quelques tacos de carne asada, une agua fresca de melón et on part, à pied, découvrir l’autre Nogales. Pour y aller, rien de plus simple. Pas de queue, même pas besoin de montrer son passeport. Nogales côté mexicain? Le contraste est saisissant: marchés folkloriques, petite fontaine au milieu d’une place où les habitants se racontent leur vie, procession funéraire qui avance au rythme d’une batterie endiablée. Et des cliniques dentaires à profusion, très prisées des Américains. Rien à voir avec cette ambiance pesante des patrouilles de gardes-frontière. C’est du moins la toute première impression qui s’en dégage. Car les cartels de la drogue contrôlent la ville. Et dans les foyers d’urgence, les clandestins déportés ont une tout autre image de Nogales-Sonora. Celle d’un rêve brisé.