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Rania, visage de l’odyssée syrienne

Sur proposition d’un journaliste norvégien, Rania Mustafa Ali, 20 ans, a filmé son exil vers l’Europe. Sa vidéo diffusée par «The Guardian» a provoqué l’émoi sur la Toile. D’un point de vue déontologique, la démarche interpelle

Son histoire est celle de milliers d’autres réfugiés syriens. Le monde entier ignore les autres, mais connaît désormais la sienne. A seulement 20 ans, Rania Mustafa Ali a filmé son périple vers l’Europe. Des mois de voyage de Kobané à Vienne, en bus, en bateau, en avion. A pied surtout. Editée et diffusée par le quotidien britannique The Guardian le 2 août dernier, la séquence de 22 minutes bouleverse. Plus de 5 millions de vues à ce jour. Au-delà de la portée émotionnelle, une question se pose: quelle valeur journalistique accorder à «l’odyssée de Rania»?

Rania l’annonce d’emblée: sa démarche est née de la rencontre avec Anders Hammer, un documentariste norvégien, à Kobané. Après des débuts hésitants, la jeune femme, vraisemblablement issue d’un milieu aisé, apprivoise la petite caméra. Jusqu’au grand départ, direction la Turquie. A l’écran, les scènes s’enchaînent. En compagnie de son ami Ayman, Rania affronte les multiples obstacles de l’exil qui se dressent autour de l’Europe forteresse: le bateau surpeuplé en mer Egée, l’arnaque des passeurs à Athènes, les tirs de lacrymogène à la frontière entre la Grèce et la Macédoine. A chaque étape, la peur et l’incertitude, le découragement aussi. A l’arrivée à l’aéroport de Vienne, après avoir emprunté quelque 3500 euros pour de faux passeports bulgares, son sourire dit le soulagement.

«Le monde doit voir ces images»

«Merci d’avoir eu le courage de filmer même lorsque c’était difficile pour toi. Le monde doit voir ces images. J’espère que tous tes rêves deviendront réalité», lance @NaomiAhmad sur Twitter. Rania, aka @alimrania, y est présente. «Nous ne devons pas avoir peur de nous battre pour notre propre dignité et liberté, il s’agit de droits humains fondamentaux», écrit-elle en guise d’accroche sur son profil.

«Profondément touchée, j’ai presque pleuré en réalisant combien certains êtres humains sont traités aujourd’hui. Très impressionnée par ta bravoure et ta volonté», renchérit @athenaismusic.

D’un point de vue déontologique, l’odyssée de Rania ouvre un débat. Un journaliste peut-il laisser un interlocuteur faire le travail «à sa place»? A bien y regarder, certaines vues d’ensemble, plus professionnelles, laissent penser qu’Anders Hammer était présent par moments. Connu pour son travail de terrain, le journaliste a notamment réalisé le documentaire «Exit Afghanistan» en 2013 dans lequel il interroge citoyens afghans et leaders talibans, tout en questionnant le rôle militaire de la Norvège sur place.

Part de mise en scène?

La part de mise en scène dans le témoignage de Rania est également pointée du doigt. Certains internautes la jugent nécessaire. Non seulement pour rendre son épopée accessible, mais aussi pour transmettre au mieux l’immersion. D’autres estiment que le staff de production derrière Rania est trop massif pour être innocent, s’interrogent sur le livre de John Green qu’elle emporte avec elle alors qu’elle maîtrise mal l’anglais. D’autres, encore, se demandent avec un brin de cynisme ce qu’il advient de ces réfugiés qui ne peuvent pas se payer de faux documents d’identité.

Une jeune femme comme les autres

Brutes, quoique séquencées, les images racontent une histoire à la manière d’un journal de bord, toujours subjectif parce que ressenti au plus profond des tripes. Amener les yeux à se poser sur des scènes si connues qu’elles ne suscitent plus l’émotion, il y a plus immoral comme démarche journalistique.

Plus largement, la vidéo ouvre une nouvelle fenêtre sur la guerre en Syrie. Loin du cliché des réfugiés en guenilles, coupés du monde, on découvre une jeune fille comme les autres. Autrement dit, une adolescente fan de Game of Thrones, qui regarde des vidéos sur YouTube et pianote sur son iPhone. Sa réaction à la vue du dénuement qui hante le camp de réfugiés d’Idoméni est à ce titre saisissante.

Les mystérieux tweets de Bana

Avant Rania, d’autres figures ont tenté de sensibiliser l’opinion en filmant leur réalité, avec parfois des déceptions. Il y a eu Bana, cette fillette de 7 ans qui twittait la guerre depuis Alep. Les vidéos de son jardin bombardé, ses appels à l’aide incessants, avaient ému la Toile. Elle a rapidement été accusée de mener une guerre de propagande, elle qui vivait à l’est de la ville martyre, côté rebelle.

Lire aussi: Bana, 7 ans, qui tweetait la guerre depuis Alep: un aspect de la guerre de propagande?

Plusieurs fois, son compte Twitter s’était tu. On avait cru Bana portée disparue, happée dans le tourbillon des balles. Sa mère avait fini par prendre le relais en déclarant: «Nous sommes sûres que l’armée est sur le point de nous capturer. Nous nous reverrons un autre jour, cher monde. Au revoir.» Laissant entendre qu’elle maîtrisait le compte de sa fille, ou, selon certains, que l’entreprise entière n’était qu’une opération de communication contre le régime de Bachar el-Assad.

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