Humanitaire

L’antidote à Boko Haram

A 56 ans, Rebecca Dali est la récipiendaire du Prix Sergio Vieira de Mello. Elle aide les femmes et jeunes filles victimes du groupe djihadiste à se reconstruire une vie. Son enfance, très difficile, lui permet de comprendre leurs souffrances

Elle ne s’attendait pas à un tel honneur. A 56 ans, Rebecca Dali a eu droit à des applaudissements nourris lundi au Palais des Nations à Genève à l’occasion de la Journée mondiale de l’action humanitaire. Elle est la lauréate 2017 du Prix Sergio Vieira de Mello (du nom de l’ex-haut commissaire aux droits de l’homme tué en Irak en 2003) pour son travail au Nigeria.

Ayant troqué sa tenue mauve du matin et son ali goguro (une coiffe rouge et or) pour une robe bleu ciel et jaune et un chapeau aux couleurs assorties, elle vit ce moment comme un «miracle de Dieu».

Directrice du Centre for Caring, Empowerment and Peace Initiatives (CCEPI), créé en 1989 pour venir en aide aux femmes, enfants et orphelins nigérians, elle a beau avoir un sourire lumineux qui irradie, elle a plutôt l’habitude du travail de l’ombre.

Un îlot d’espoir

Dans un pays ravagé par les violences perpétrées par le groupe djihadiste Boko Haram, qui ont déjà fait plus de 20 000 morts et provoqué le déplacement de 2,6 millions de personnes, elle reste un îlot d’espoir. Notamment pour les jeunes filles d’un lycée de Chibok, dans le nord-est, qui avaient été enlevées par Boko Haram en avril 2014 dans le nord-est du Nigeria. Sur les 276 détenues en captivité, seules 106 ont été libérées. Elle joue un rôle d'autant plus important que la situation, dans le nord-est du Nigéria, empire. Mardi, l'Unicef a tiré la sonnette d'alarme. Selon elle, le nombre d'enfants, surtout de jeunes filles, utilisés par Boko Haram comme "bombes humaines" a augmenté de façon "effrayante". Depuis janvier 2017, 83 enfants, pour la plupart âgés de moins de quinze ans, ont été envoyés ainsi à la mort. Parmi ces enfants transformés en kamikazes, 55 jeunes filles.

«Par mon travail, je cherche à les réintégrer dans la communauté, souligne Rebecca Dali. C’est un vrai défi. Car elles subissent un nouveau traumatisme. Elles sont souvent rejetées par leur propre famille, par la communauté voire dans certains cas par le gouvernement.»

La directrice du CCEPI, dont la générosité est à la hauteur de sa spontanéité, le souligne: certaines reviennent malades, d’autres enceintes. «Même les enfants très intelligentes peinent à obtenir de bons résultats à l’école. Les blessures sont trop douloureuses.»

Enfance traumatisante

Les victimes de Boko Haram ne sont pas les seules priorités du CCEPI. La lauréate consacre aussi du temps aux veuves et enfants qui ont perdu leur mari ou père en raison du virus du sida pour fournir des abris, de la nourriture. Elle s’applique à rendre autonomes les structures familiales en fournissant aussi des chèvres, des semences, des fertilisants, etc.

Elle approvisionne les hôpitaux de la région en médicaments. Pour financer son centre, elle peut notamment compter sur l’aide de l’USAID et de l’Union européenne ainsi que de l’International Rescue Committee.

Jusqu’ici, je travaillais surtout dans l’ombre. S’ils entendent parler de moi par les médias, ma vie au Nigeria risque d’être en danger

Rebecca Dali voit le travail de terrain qu’elle accomplit comme une quasi-vocation. Elle le rappelle: elle est née le 1er octobre 1960, jour de l’indépendance du pays. Si elle comprend mieux que personne les difficultés que rencontrent les ex-captives de Boko Haram, c’est parce qu’elle a elle-même connu une enfance traumatisante. Sa mère a 15 ans quand elle rencontre son père, 45 ans. Mais elle est rapidement rejetée de son village parce qu’elle souffre de lèpre.

Pendant près de vingt ans, les parents de Rebecca sont des personnes déplacées. Sa mère peut finalement être traitée dans une léproserie. Quant à Rebecca Dali, à 5 ans, elle est contrainte d’aller vendre des objets dans la rue pour subvenir aux besoins de sa famille touchée par une indigence extrême et la faim.

A 6 ans, elle est violée. Alors qu’elle a 8 ans, son père, à court de moyens, veut la marier. Elle s’enfuit, mais reste scolarisée. «L’action courageuse de Rebecca Dali doit servir d’exemple», relève Anne Willem Bijleveld, président de la Fondation Sergio Vieira de Mello.

La force de la foi

L’un des moteurs de son action est aussi sa foi. Ayant rencontré son mari, qui fut président de l’Eglise de Brethren, à l’âge de 19 ans, elle puise sa force dans la spiritualité. Un jour, rendant visite aux parents de lycéennes enlevées, elle est arrêtée par le groupe djihadiste.

«On m’a demandé de dire qui était Boko Haram. Je leur ai dit que c’était un groupe qui tuait et détruisait des villages. Ils n’ont pas aimé ma réponse et ont commencé à tirer dans l’air. Puis ils m’ont demandé pourquoi je n’avais pas peur.» Ils lui déconseillent d’aller à Chibok, infestée de militants djihadistes. Deux jours plus tard, elle s’y rend, défiant les avertissements de Boko Haram. De ses six enfants, elle a perdu un fils de 18 ans, Timothy, dans les méandres de la crise nigériane.

Sérénité et humilité

Rebecca Dali incarne la résistance par l’exemple à Boko Haram, dont le nom signifie «l’éducation occidentale est un péché». Elle a elle-même décroché un doctorat en éthique et philosophie de l’Université nigériane de Jos. Quand elle parle, elle garde une sérénité qui va de pair avec son humilité: «Nous n’avons pas les moyens de répondre à tous les besoins humanitaires.»

Elle n’est pas très optimiste pour l’avenir proche de son pays: «Mon pays est toujours plus dangereux et l’insécurité croît.» L’ironie du prix qu’elle vient de recevoir est qu’il pourrait fragiliser sa sécurité au Nigeria.

«Jusqu’ici, je travaillais surtout dans l’ombre. S’ils entendent parler de moi par les médias, ma vie risque d’être en danger.» Rebecca Dali ne compte pas s’arrêter, mais elle pourrait partager son temps entre Denver, où vit l’un de ses frères, et le Nigeria.


En dates

1960: Naissance le 1er octobre 1960, jour de l’indépendance du Nigeria.

1987: Diplômée en histoire de l’Eglise de l’Université de Jos.

1989: Crée le Centre for Caring, Empowerment and Peace Initiatives.

2012: Obtient un doctorat en éthique et philosophie de l’Université de Jos.

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