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Des milliers de manifestants entourent les forces antiémeute espagnoles. 
© SUSANA VERA / Reuters

Référendum

En Catalogne, le vertige des urnes

La journée référendaire a été émaillée par de nombreux épisodes de violence. Les forces antiémeute ont tenté de fermer les locaux de vote les uns après les autres, sous le regard passif de la police locale. Kafkaïen

  • Les autorités catalanes revendiquent 90% de oui au référendum sur l'indépendance de la région, ont-elles indiqué lundi peu après minuit. Le taux de participation atteindrait 42,3%. Quelque 2,26 millions de personnes ont participé au scrutin et 2,02 millions ont voté pour le oui, a assuré un porte-parole du gouvernement.
  • Quarante-quatre organisations syndicales, politiques et sociales de Catalogne ont lancé un appel à la grève générale dans la région pour mardi. Elles veulent dénoncer l'intervention musclée de la police espagnole.
  • De son côté, le chef du gouvernement espagnol Mariano Rajoy a affirmé dimanche soir que la plupart des Catalans ont refusé de participer au référendum sur l'indépendance. «Il n'y a pas eu de référendum d'autodétermination aujourd'hui en Catalogne», a-t-il affirmé lors d'une allocation télévisée.

L’équation était inéluctable. Dimanche, 5,3 millions de Catalans étaient appelés à voter dans 2300 bureaux de vote sur l’indépendance de leur région. Face à eux, les forces antiémeute et la Guardia Civil espagnoles, composées de quelque 10 000 unités. L’inconnue? La quantité totale de blessés qui résultera de cette journée sous haute tension, émaillée de heurts sur l’ensemble de la Catalogne.

Suspendue par une décision du Tribunal constitutionnel espagnol, la convocation au référendum a été maintenue, marquant un épisode rare d’appel à la désobéissance civile par la Generalitat, le pouvoir exécutif catalan. On dit que le premier ministre Mariano Rajoy avait pour habitude de se moquer en disant «On verra qui a le vertige le premier», à propos de son bras de fer avec les autorités catalanes.

Lire le portrait: Mariano Rajoy, ou l’art de l’esquive

Samedi, Madrid annonçait avoir scellé les portes de quelque 1300 locaux de vote. Mais des collectifs de parents d’élèves ou de voisins se sont retranchés depuis vendredi soir dans 163 hôpitaux, écoles ou couvents devant héberger les urnes référendaires. En effectifs insuffisants au vu de l’ampleur de sa tâche, la police espagnole s’est entêtée à les fermer les uns après les autres, au cours d’un dimanche qui restera longtemps dans les mémoires.

Et la police chargea

Avant l’ouverture des bureaux de vote à 9h, les hommes cagoulés étaient déjà entrés dans l’école Ramon Llull, au cœur de Barcelone, pour y confisquer les urnes et les bulletins de vote. Les forces d’intervention de la police et les manifestants, regroupés devant le portail de l’école, se sont toisés du regard pendant près d’une heure sous les invectives: «Dehors les forces d’occupation!»

Lire aussi: Barcelone s’apprête à vivre une nuit de siège

La police a fini par se replier, poursuivie par des manifestants âgés de 16 à 70 ans qui se sont assis devant la dizaine de véhicules d’intervention, pour en bloquer la sortie. Sous les provocations de quelques exaltés, les forces d’intervention ont fini par charger pour se dégager, tirant au flash-ball et aux balles de caoutchouc dans la foule, et convertissant le pacifique quartier de l’Eixample, à deux pas de la cathédrale Sagrada Familia, en champ de bataille.

Dans les tranchées du référendum

Dans le préau de l’école, Yoshitomo Okuno est un peu déboussolé. Spécialiste de l’histoire économique catalane, ce professeur japonais avait été choisi comme «visiteur international» pour observer le processus référendaire. «Ils ont pris les urnes et les bulletins. On ne peut plus rien faire ici», explique-t-il en catalan.

Déjà les nouvelles arrivent des quatre coins de la ville. La police espagnole s’est redéployée et s’attaque à d’autres sites. Même le village de Sant Julia de Ramis (province de Gérone), où devait voter le président catalan Carles Puigdemont, a été perquisitionné par la police. Il n’est pas encore 10h et toute la Catalogne est une poudrière. Aux quatre coins de cette région de 7,5 millions d’habitants, les locaux de vote deviennent, les uns après les autres, des tranchées où s’affrontent deux conceptions de la démocratie: la légalité de l’Etat espagnol et la légitimité des pro-référendum.

Lire également notre éditorial: Madrid-Barcelone: où est l’arbitre?

Une «histoire commune»

Deux conceptions qui s’opposent également en Catalogne. Souvent décrits comme une «majorité silencieuse», la plupart des «autres Catalans» ne sont pas allés voter ce dimanche. Par désintérêt ou pour suivre les différents appels au boycott lancés par les partis espagnols.

Samedi après-midi, une partie d’entre eux (quelque 5500 personnes, selon la police) ont défilé aux cris de «séparatistes égoïstes» ou «on les aura» (a por ellos) le long de la Via Laietana, jusqu’au siège du pouvoir exécutif catalan orné de banderoles «Nous voulons voter» et «Davantage de démocratie» (partiellement arrachées par les unionistes en début de soirée).

Parmi eux, Joan Antoni Llopart, qui distribue des tracts appelant au respect des lois. Ce quinquagénaire a lui-même un frère indépendantiste et maire d’une petite localité de la province de Tarragone. Il voit pourtant dans l’unionisme une question de «légitimité morale» et en appelle à «l’histoire commune». «La Catalogne n’est pas l’Irlande, elle n’a pas été soumise par les armes et elle n’est pas non plus oppressée.»

Traîtres ou héros

L’oppression, ces «autres Catalans» affirment, eux, la ressentir au sein d’une région qui devient chaque jour un peu plus nationaliste. «Vous n’êtes pas seuls», a crié samedi le cortège unioniste à son passage devant le siège de la police nationale, censée faire régner le droit constitutionnel en Catalogne. Chaque camp a choisi ses héros.

Lire aussi:  Les anti-indépendance font le poing dans leur poche

Ceux des pro-référendum, ce sont les Mossos d’Esquadra. La police locale, qui avait annoncé en milieu de semaine qu’elle pourrait privilégier la sauvegarde de l’ordre public au respect des ordres, s’est largement abstenue d’intervenir lors des événements de dimanche. Par leur passivité, les Mossos ont donc désobéi aux injonctions du Tribunal constitutionnel, se contentant de constater l’occupation des locaux de vote, fréquemment sous les applaudissements du public. «Nous ne voulons pas être les héros du jour, et nous ne serons pas non plus les traîtres de quoi que ce soit», avait indiqué la veille leur chef, Josep Lluis Trapero.

La bataille de l’image

Dans son taxi, Gerardo secoue la tête. Il ne voterait jamais indépendantiste mais réprouve l’action du gouvernement central: «Mariano Rajoy leur a donné exactement ce qu’ils voulaient: la photo de la répression. Ça va devenir impossible ici.»

Sur les réseaux et devant la multitude de médias internationaux (1500 journalistes accrédités), la surnommée «révolution des sourires» des indépendantistes s’est convertie en une succession d’épisodes de violence. Les charges de police ont blessé, à l’heure où nous mettons sous presse, quelque 446 personnes (dont deux gravement), selon les services médicaux de la Generalitat.

A défaut d’avoir pu gagner la bataille légale, les indépendantistes ont probablement déjà gagné celle de l’image. Le résultat du référendum et le taux de participation (que l’on attend faible au vu de la confiscation des urnes) ne seront pas connus avant lundi. Mais qu’importe. Aujourd’hui, c’est toute la Catalogne qui est prise de vertige.


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