Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Cava Blancher, Sant Sadurní d'Anoia (Barcelone)

Récit

En Catalogne, Freixenet est rattrapé par la crise politique

A quelques kilomètres de Barcelone, Sant Sadurni d’Anoia est en ébullition. Les grands producteurs de vin mousseux se disent prêts à quitter la région, qui ne jure que par le cava

Champagne! Que serait le réveillon espagnol sans une bonne bouteille de cava catalan? De la Puerta del Sol de Madrid à Séville, en Andalousie; de Barcelone, bien sûr, à Badajoz, en Estrémadure, le même rituel: les douze raisins pour les douze coups de minuit. Et poum! fait ensuite le bouchon de la bouteille de champán.

C’est peu dire que Sant Sadurni d’Anoia, à quelques dizaines de kilomètres de Barcelone, est la Mecque du vin mousseux catalan – le cava, qui n’a plus le droit de s’appeler «champagne» depuis les années 60. A l’est de ce gros village de 13 000 habitants: les imposantes installations de Freixenet, le navire amiral, avec 100 millions de bouteilles produites par année. Au nord, son rival de toujours, Codorniu (45 millions de bouteilles), une entreprise fondée en… 1551, ce qui ferait d’elle non seulement l’aînée de toutes les firmes espagnoles, mais aussi l’une des plus anciennes du monde. Entre ces deux géants, des vignobles à perte de vue, au moins 80 producteurs plus modestes, souvent de grande qualité et, désormais, une question centrale: quelle place, pour le cava catalan, dans le débat sur l’indépendance?

Lire aussi notre éditorial:  Catalogne: la politique du pire

«Une trahison»

Ici, dans ce bistrot du centre du village, une coupe de cava coûte moins cher que les olives qui l’accompagnent. «Beaucoup en prennent une première coupe avec le café, pour le petit déjeuner», sourit Silvia, la tenancière. Personne ne s’en offusque, évidemment. A chacun ses petits luxes. Un crayon, la carte montrant les producteurs du village, et le cours de géopolitique du cava peut commencer, attirant quelques curieux.

Ça a été un petit choc, il faut bien le reconnaître, même si tout le monde s’y attendait en vérité: cette semaine, à l’instar de quelque 900 autres entreprises catalanes, Codorniu a décidé de déménager son siège social (et fiscal) «en Espagne», soit hors de la Catalogne. Les dirigeants de Freixenet se tâtent, mais il y a fort à parier qu’ils suivront le mouvement. Une «trahison» qu’on met ici sur le compte des pressions exercées par Madrid, sur l’adage de l’argent qui n’a pas d’odeur, ou encore sur le manque de patriotisme des actionnaires. Une trahison qu’on comprend, mais qui reste quand même dure à avaler. «Même les familles qui ont travaillé là-bas pendant des générations parlent aujourd’hui de boycott, c’est vous dire!» explique l’un des stratèges improvisés. «De toute façon, même lorsqu’ils payaient leurs impôts ici, tout l’argent partait en direction de Madrid. Comme ça, les choses sont juste plus claires», philosophe un deuxième. Avant de clore la discussion par une question ironique: «Et que feront-ils ensuite, ces gens de Codorniu? Ils vont se mettre à arracher les vignes pour partir en lieu sûr?»

Drapeau espagnol à la cave

Sant Sadurni d’Anoia n’est-il donc plus un «lieu sûr»? L’autre jour, alors qu’on célébrait la «journée du cava», un groupe d’Andalous a annulé la réservation, comme si la région était en guerre. Mais les touristes étaient plus nombreux que jamais, affirme-t-on à l’Office du tourisme: aux bulles du mousseux s’ajoutaient les frissons de se rendre dans cette Catalogne désormais perçue comme un peu rebelle. Les bouchons ont sauté de plus belle.

Sur la devanture de la boulangerie d’en face, des bouchons, précisément, attachés à des ficelles comme des perles, pour en faire des rideaux. Et sur la devanture de la mairie, ce message indiquant que, si le drapeau espagnol a été hissé sur le fronton, c’est uniquement en raison d’un «impératif légal» dont on se serait bien passé. Au demeurant, inutile de chercher ce drapeau: à la suite des tensions récentes, impératif légal ou pas, le maire l’a mis à la cave.


 

Pour aller plus loin:


 

Boycott espagnol

Codorniu et Freixenet, ce sont quelque 700 emplois locaux chacun, pour une production assurée 24 heures sur 24. Ce sont les autobus de visiteurs, de touristes et d’écoliers, qui font les yeux ronds dans les couloirs des caves labyrinthiques. Ce sont des colosses mondiaux à l’affût de tous les marchés de la planète. Ce sont aussi des entreprises qui se sont un peu brûlé les ailes en cassant les prix jusqu’aux limites du raisonnable, au risque de compromettre l’image de tout le secteur. Codorniu et Freixenet, c’est enfin, aujourd’hui, un silence général, sans doute bien embarrassé: personne, hormis le directeur, pour expliquer aux journalistes les tenants et aboutissants de leur position vis-à-vis de l’indépendance. Or le directeur est en voyage, et n’est pas disponible. Non, pas de photos, s’il vous plaît.

«Avec leurs campagnes de Noël, ces grandes marques ont beaucoup fait pour populariser le cava, sourit Jaume Rosell Formosa, mais cela fait longtemps qu’ils ne sont plus réellement associés à la Catalogne.» La maison Rosell et Formosa, elle, a bien l’image du terroir collée à ses bouteilles. Pour le meilleur et pour le pire, d’ailleurs. Car les tensions entre Barcelone et le reste de l’Espagne ne datent pas d’hier: il y a une décennie, une bisbille naissait à propos de la possible organisation des JO à Madrid (Barcelone avait eu les siens en 1992). L’Espagne se mit à boycotter le cava catalan. «Nous produisions à l’époque 100 000 bouteilles par an, mais nous n’avons jamais vraiment réussi à nous relever de ce boycott», poursuit Jaume Rosell. A présent, la production dépasse à peine le tiers. Et rebelote: «En Espagne, certains clients commencent déjà à décommander. Souvent, ils achètent des bouteilles pour les offrir en cadeau de Noël à leurs propres clients. Mais aujourd’hui, ils ont peur de les heurter avec un cadeau estampillé catalan.»

Graffitis injurieux sur la maison familiale de la ministre

Dans cette géopolitique locale du vin mousseux, rien n’est tout à fait simple. Ainsi du côté de Freixenet, où tous les propriétaires actuels n’ont pas la même opinion. Il y a le patriarche, José Ferrer, 92 ans, les deux pieds solidement ancrés en Catalogne. Puis il y a les actionnaires minoritaires issus d’autres branches de la famille, dont les Bonet, plutôt proches du Parti populaire (le PP du premier ministre, Mariano Rajoy). Il y a, enfin, une ministre du gouvernement Rajoy, Dolors Montserrat, titulaire de la Santé, qui a grandi ici, et dont la maison familiale est juste là, de l’autre côté du trottoir. La maison est facilement reconnaissable: il y a quelques jours, elle a été recouverte de graffitis injurieux de la part d’indépendantistes. Les mêmes graffitis qui ont fleuri sur les locaux du Parti socialiste, accusé de faire le jeu de la droite à Madrid. Ou encore, de la même main, cet autre slogan, sprayé sur un mur du village: «La fête, oui. Mais la lutte aussi.»

«La ministre Montserrat, on la connaît bien. Autrefois, elle donnait des cours de théâtre aux jeunes de la ville. Mais on ne la voit plus jamais par ici», note Cristina Nas, qui vend des machines et des produits pour fabriquer à domicile son propre vin mousseux. Pour compliquer encore la donne: la famille Montserrat détient ici une grande entreprise de transport. Et c’est à elle que doivent recourir beaucoup de voisins, y compris ceux qui ont le cœur qui penche du côté de l’indépendance. A l’inverse d’autres communes du coin, nul membre de la Guardia Civil n’est venu perturber le récent référendum du 1er octobre, jugé illégal par Madrid et qui a fini de mettre le feu aux poudres. La rumeur voit dans cette absence policière la main de la ministre, peu empressée à l’idée que puisse s’embraser le village où sa propre famille fait des affaires…

«La boisson identitaire»

Un sac de nœuds? Il faut encore aller le démêler au sous-sol. Ramon Carbo I Planas court presque entre les longs couloirs sombres de sa cave, qui s’enfoncent sur quatre étages. Il vient tout juste de terminer cet exercice laborieux qui consiste à imprimer une rotation quotidienne de 1/8 de tour, manuellement, à quelque 30 000 bouteilles, afin de favoriser la fermentation. «Il y a ceux qui fabriquent du vin et ceux qui l’élaborent», affirme-t-il avec fierté. Blancher, maison fondée en 1955, dit l’enseigne: depuis trois générations, la famille élabore ici du cava, de la vendange à l’envoi des bouteilles. Faute d’une grosse demande en Espagne, les bouteilles partent aujourd’hui de la Belgique à l’Ukraine, de Los Angeles à la Chine. Huit personnes, en tout et pour tout, pour assurer tout le processus.

A quoi suis-je censé penser aujourd’hui, en mettant en cave un vin qui sera consommé dans un lustre? Il n’y a rien de pire que la situation d’indécision actuelle

Le cava est la boisson identitaire catalane, cela ne fait aucun doute pour lui: «Nous ne vendons pas un produit mais un territoire. C’est notre seule issue, collectivement, mais ce que n’ont pas compris les grands groupes de producteurs.» Ramon, on le serait à moins, est friand d’images familiales: «L’essentiel, dans un couple, ce n’est pas qu’il y ait ou non un divorce, mais la nécessité pour les parents de penser à ce qu’ils laissent à leurs enfants. Et de la même manière, tu es prêt à aider tes enfants mais il faut aussi qu’ils mettent la main à la pâte en retour, non?»

Certaines bouteilles du viticulteur vieillissent ici depuis dix ans. «A quoi suis-je censé penser aujourd’hui, en mettant en cave un vin qui sera consommé dans un lustre? Il n’y a rien de pire que la situation d’indécision actuelle.» Entre l’amour et la haine, la ligne est ténue, disserte-t-il. Et à un moment, oui, cette ligne, on peut finir par la franchir. «Si la procédure de divorce se passe vraiment mal, alors on renverse les chaises. Et certains vous diront qu’ils sont même prêts à incendier la maison.»

Publicité
Publicité

La dernière vidéo monde

La Corée du Nord organise le plus grand show du monde. Mais pourquoi?

Cela faisait 5 ans que le pays adepte des grandes démonstrations de force n'avait plus organisé ses «jeux de masse», où gymnastes et militaires se succèdent pour créer des tableaux vivants devant plus de 150 000 spectacteurs. Pourquoi ce retour?

La Corée du Nord organise le plus grand show du monde. Mais pourquoi?

n/a