Espagne

«Rajoy a intérêt à mettre le feu à la question catalane»

Iñigo Errejon, figure de proue de Podemos, prône l’idée que l’Espagne doit dessiner une «proposition enthousiasmante» pour convaincre les Catalans de rester en Espagne

Iñigo Errejon, est l’un des fondateurs du parti Podemos, dont il est l’un des députés au Parlement espagnol. De passage à Genève, il évoque ici la crise catalane et la nécessité pour l’Espagne, à ses yeux, de remettre sur la table la question du «modèle territorial» du pays.

Le Temps: Avec la reprise en mains de la Catalogne et l’organisation prochaine d’élections régionales, le Premier ministre Mariano Rajoy est-il en voie de remporter la partie?

Iñigo Errejon: Il y a en fait deux parties différentes en jeu. Si l’on parle de la lutte entre le gouvernement espagnol et la Generalitat (gouvernement catalan), alors c’est clair, le premier a plus de recours et il «gagnera», même s’il faut encore attendre ce qui ressortira des élections du 21 décembre. Mais sur le fond, il y a une autre question qui ne se résume pas à des victoires ou des défaites. Cette question, c’est celle du modèle territorial espagnol et de la place de la Catalogne dans ce modèle.

Au sein de Podemos, notre proposition consiste en un référendum, dont le principe doit être approuvé par tous et qui doit offrir un certain nombre de garanties, afin que les Catalans puissent décider de quelle manière ils veulent cohabiter ou non avec le reste de l’Espagne. A mon avis, ce référendum finira par se produire, mais je souhaite que, le moment venu, il y ait aussi sur la table une proposition enthousiasmante pour permettre une permanence de la Catalogne au sein de l’Espagne. Il ne suffit pas de débattre de la méthode, des modalités de ce référendum, il faut aussi évoquer le contenu. Soit: quelles transformations allons-nous entreprendre en Espagne pour que le projet de ce pays soit séduisant?

Assez séduisant pour reconquérir le cœur des indépendantistes catalans?

L’affaire territoriale ne se résume pas à la Catalogne. Quelles que soient nos relations futures avec les Catalans, nous nous devons à nous-mêmes d’affronter toute une série de questions: un nouveau pacte sur le financement des communautés autonomes (régions), la relation entre ces communautés et les municipalités, un accord sur les répartitions des compétences, un Sénat qui devienne réellement une chambre territoriale, un Tribunal constitutionnel qui soit moins partisan, qui veille mieux sur l’accord constitutionnel et qui agisse réellement en tant que médiateur…

Mariano Rajoy sait que tant qu’il mettra le feu à la question catalane, il récoltera des voix dans le reste de l’Espagne

Ces défis ne pourront pas être résolus par les élections catalanes ni, d’ailleurs, à coup de manifestations. Je trouve parfaitement légitime que chacun donne son avis, les indépendantistes, les non-indépendantistes, etc., mais les deux camps ont déjà démontré que leurs partisans sont très nombreux. Cela ne se réglera pas de cette manière, mais en parvenant à un accord consensuel.

En faisant irruption dans le paysage politique espagnol, Podemos a été perçu comme le parti du renouveau. C’est à lui de prendre l’initiative?

Par malheur, une partie de ce qui est arrivé a été perçu comme un choc entre deux gouvernements, auxquels nous ne participons pas. Cela détermine un certain mode de fonctionnement politique qui reste très étroit, a fortiori si ces deux gouvernements ne sont pas même capables de se parler. Même si nous pouvons être à l’origine de cette proposition, elle devra trouver le chemin du consensus. Certains évoquent ces temps une réforme constitutionnelle, mais je le dis clairement: une telle réforme qui ne comprendrait pas aussi le Parti populaire (le parti de droite du Premier ministre) ne pourrait jamais se réaliser. En toute logique, il est impossible d’entreprendre une telle réforme contre la volonté d’une bonne partie du pays.

Le climat général, en Espagne, est pourtant peu propice au consensus…

Aujourd’hui on entend davantage le bruit que les propositions. Mais ce moment ne va pas durer indéfiniment. Ma crainte, c’est que nous fassions sauter tous les ponts avant que ce moment n’arrive. Il ne faut pas prendre des décisions qui se révéleront irréversibles. Nos propositions sont peut-être peu audibles dans ce climat, mais fermer les yeux sur le fait que la Catalogne soit une nation et souhaite établir une relation fédérale ou confédérale avec l’Espagne, c’est forcément dessiner un cadre qui ne sera pas stable et sera condamné à échouer.

De la même manière, nous avons besoin du PP, du Parti socialiste ou de Ciudadanos pour faire partie de la solution. L’initiative doit consister à généraliser un débat en Espagne sur les transformations que nous voulons pour établir un nouveau pacte pour le pays: en termes de réformes sociales, d’indépendance de la justice, d’un système davantage proportionnel… Nous devons débattre de contenus. Et là, qui sait, il peut y avoir des électeurs du PP qui sont d’accord avec nous sur le fait qu’il faut garantir l’indépendance des juges, ou à l’inverse, certains de nos électeurs qui pourront se ranger derrière la proposition d’un autre parti…

Mariano Rajoy, jusqu’ici, n’a tenu qu’un discours: celui du respect de la Constitution. Finira-t-il par jouer ce jeu-là?

Je crains que le PP ne veuille pas en réalité trouver une solution à la question territoriale espagnole. Je regrette de le dire de manière si abrupte mais Mariano Rajoy sait que tant qu’il mettra le feu à la question catalane, il récoltera des voix dans le reste de l’Espagne. Rajoy a terminé la dernière législature en tant que témoin dans un procès pour le supposé financement illégal de son parti durant 18 ans. Or aujourd’hui, plus personne ne parle de cela en Espagne. Les Espagnols vivent aujourd’hui dans une situation d’inégalité beaucoup plus importante qu’il y a vingt ans; ce parti a pillé les ressources de l’Espagne pour remplir ses propres poches… Le PP peut avoir la tentation de stimuler un certain anti-catalanisme dans le reste de l’Espagne car c’est le seul thème sur lequel il pourra se présenter comme le défenseur de la nation espagnole.

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