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2018 à l’Elysée, l’année de la peur

Emmanuel Macron l’avait promis haut et fort en juillet, à propos de l’affaire Benalla: «S’ils veulent un responsable, c’est moi…» Les mois qui ont suivi lui ont donné raison. Mais pas du tout dans le sens espéré par le président

Le ton est véhément. La colère n’est plus contenue. Deux jours plus tôt, furieuse de la tournure prise par l’affaire concernant Alexandre Benalla, Brigitte Macron a déserté l’Elysée pour se rendre au Touquet, où sa famille a de longue date ses habitudes. Ce 23 juillet, le jeune chef de l’Etat français, élu un an plus tôt et seul dans son palais, est en mode réaction.

A l’euphorie de la victoire des Bleus au Mondial de foot à Moscou, le 15 juillet, a succédé, trois jours plus tard, le tsunami médiatique déclenché par les révélations du Monde sur les agissements de ce collaborateur chargé, à 27 ans, des déplacements présidentiels. La riposte d’Emmanuel Macron a lieu face caméra: «On ne peut pas être chef par beau temps et vouloir s’y soustraire lorsque le temps est difficile. S’ils veulent un responsable, il est devant vous. Qu’ils viennent le chercher. Et ce responsable, il répond au peuple français et au peuple souverain…»

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«Qu’ils viennent le chercher…» Dans la salle de presse, à quelque pas du perron où Emmanuel Macron vient de s’exprimer, les journalistes accrédités se repassent la vidéo. Le choc est frontal. «C’était une déclaration de guerre faite au nom du peuple, mais sans destinataire précis», juge avec le recul l’un des piliers médiatiques de l’Elysée. «Pourquoi avoir choisi d’attaquer ainsi et de prendre à témoin l’opinion? Ce jour-là, «Jupiter» est, à tort et sans précautions, descendu dans l’arène.»

En avril, un débat-pugilat

Le 16 avril, le débat-pugilat face aux journalistes Edwy Plenel et Jean-Jacques Bourdin avait pourtant plutôt tourné à l’avantage du président: «Le Macron du 23 juillet se sent en position de force. Le monde entier le regarde. Il vient de terrasser les syndicats de la SNCF. Sa réforme est passée presque sans encombre. La France footballistique n’a d’yeux que pour la discipline et le travail, version Didier Deschamps. L’air du temps est celui de la victoire en chantant», estime le sociologue Jean Viard, candidat malheureux aux législatives pour la majorité et auteur d’Une société si vivante (Ed. de l’Aube). Pas question, pour l’Elysée, de faire le moindre mea-culpa alors que la face sombre d’Alexandre Benalla, ce conseiller au tempérament de barbouze, apparaît au grand jour.

Un ministre sait toutefois que la machine macronienne est déréglée. En face de l’Elysée, juste de l’autre côté de la rue du Faubourg Saint-Honoré, Gérard Collomb sent le danger du «Qu’ils viennent me chercher!». Il voit le président et son entourage succomber au pouvoir solitaire.

Le «parrain» Collomb vit mal l’autorité d’Edouard Philippe

Le ministre de l’Intérieur de 71 ans a reçu, dans son bureau, les policiers témoins des incidents du 1er mai et de l’interpellation, par Alexandre Benalla, d’un manifestant présumé casseur. L’ex-maire de Lyon est à la fois lassé de Paris et ulcéré par son voisin. Emmanuel Macron agit de plus en plus en chef de clan. Son bras droit, le secrétaire général de l’Elysée Alexis Kohler – mis en cause pour ses liens familiaux avec son ancien employeur, le croisiériste italo-genevois MSC –, écarte les «anciens» de la campagne. Le «parrain» Collomb, tout comme Nicolas Hulot, vit mal la poigne du premier ministre Edouard Philippe, issu de la droite. Le rêve jupitérien est une drogue dure. Plusieurs collaborateurs du palais sont alors écartés. «On m’a dit, texto, que je n’étais pas à la hauteur du grand récit présidentiel», avoue une ex-conseillère. A la veille de cette rentrée catastrophique, seule compte la légende.

A propos de la société de croisières: Les liens étroits de MSC avec le monde politique

En septembre, le cyclone

L’orage a grondé tout l’été. Septembre est un cyclone. Le 28 août, Nicolas Hulot claque la porte du gouvernement en direct sur France Inter et dénonce le poids des «lobbies» autour du président. Le 3 octobre, Collomb fait de même, ajoutant à son départ l’affront de refuser l’invitation du chef de l’Etat de demeurer à ses côtés. Ségolène Royal relit alors les épreuves de son livre Ce que je peux enfin vous dire (Ed. Fayard). L’ancienne candidate PS à la présidentielle analyse froidement devant un petit groupe de journalistes: «En langage politique, c’est une humiliation. Côté personnel, c’est un gouffre. Macron perd coup sur coup son «père» et celui dont il rêvait sans doute de faire un peu son «grand frère».

Coïncidence: en ces jours ensoleillés d’octobre, la madone de la presse people Mimi Marchand, ex-reine des paparazzi, répond aux critiques d'une biographie sulfureuse qui lui est consacrée. Mimi protégeait Alexandre Benalla. Mimi a bichonné l’image du couple présidentiel. Balades à vélo, étreintes romantiques, confidences de Brigitte Macron… Or l’ex-«taulière» des nuits parisiennes s’interroge: «Plaire ne pourra jamais suffire pour un président», justifie-t-elle devant quelques correspondants étrangers. «Il faut être respecté.»

Une revue de presse: La vacance de Monsieur Hulot agite les médias étrangers

16 octobre: une ambiance crépusculaire

Le respect? L’ambiance est crépusculaire, mardi 16 octobre. Le président croit encore sa parole audible. Il veut convaincre. Son remaniement ministériel a fait «pschitt». Sa popularité a dévissé. Les populistes italiens lui font, au niveau européen, un bras d’honneur politique. Or son allocution déçoit. Léger tremblement? Pourquoi un éclairage si tamisé? Pourquoi avoir choisi de lire ses notes, mi-élève mi-professeur? «On se dit tous: à quoi sert une telle prise de parole? On attend un cap et il assène de nouveau une leçon aux Français», juge, sévère, dans la foulée et sur les plateaux TV, le député centriste Jean-Louis Bourlanges.

L’épisode Mélenchon

Plus grave: l’arène dans laquelle est descendu Jupiter s’est transformée en ring de feu. Le matin même, Jean-Luc Mélenchon a hurlé face aux dizaines de policiers venus perquisitionner son domicile et le siège de La France insoumise. Celui que beaucoup soupçonnent d’être «cajolé» par Emmanuel Macron – l’axe Mélenchon-Le Pen sert son pari réformateur – se mue en chien de guerre républicain. Le leader de la gauche radicale est caricatural à l’excès. Mais la mainmise du pouvoir sur la justice est dénoncée.

Est-ce vraiment faux? Au procès UBS qui se tient alors au Palais de justice de Paris, un avocat nuance: «Ils ont voulu se payer Mélenchon pour faire diversion. C’est du pur raisonnement de technocrate: on mise sur la justice pour régler un duel politique, en espérant que le peuple va croire les magistrats plus que les élus. En oubliant que Mélenchon sait parler, rameuter, mentir. Bref, se défendre…»

Les 80 km/h, une mine

A l’Elysée, une note est depuis des mois reléguée dans les tiroirs. Oubliée. Raturée. Mais conservée. Elle mettait en garde, au printemps, contre l’hostilité, en province, à la limitation de vitesse à 80 kilomètres/heure sur les routes secondaires, entrée en vigueur le 1er juillet.

Emmanuel Macron a hésité. Les préfectures rurales ont été consultées. Un élément ressort: en France, on ne touche pas à la voiture sans noyer d’emblée les automobilistes sous une pluie de compensations. Or, le premier ministre Edouard Philippe, ex-maire du Havre et disciple d’Alain Juppé, s’est réjoui, en septembre, de présenter au pays un grand «plan vélo», doté de 300 millions d’euros. Lui et les ministres de droite Bruno Le Maire (Finances) et Gérald Darmanin (Budget) planchent, pour le 1er janvier, sur le prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu et sur la hausse des prix du carburant. Risqué dans un pays qui roule à quatre roues et croule sous la pression fiscale. Leur ancien candidat présidentiel François Fillon, Sarthois détesté à Paris, le répétait, paraphrasant Georges Pompidou, l’agrégé auvergnat: «Les Français détestent être emmerdés.»

Même un remplacement de vaisselle pourrit l’image

Or les Français se sentent «emmerdés» et provoqués. La croissance est en panne, malgré l’effet Mondial. Le remplacement de la vaisselle de l’Elysée (1200 pièces commandées à la manufacture de Sèvres pour 50 000 euros) pourrit les réseaux sociaux. La rénovation de la «salle des fêtes» du palais présidentiel, entamée mi-novembre pour 500 000 euros, attise les braises des «gilets jaunes». En face, la suppression de la taxe d’habitation, mal mise en œuvre, laisse de marbre.

S’y ajoute «la» rupture: le divorce entre le président et les retraités qui avaient largement voté pour lui. Début novembre, le politologue Pascal Perrineau est formel: «Ils sont furieux des hausses de taxes, furieux de voir les images de Macron avec un groupe de types débraillés, sur l’île antillaise de Saint-Martin.» Retraités trahis. Provinciaux frustrés. Lobbies revigorés. «Les ingrédients d’une crise sont réunis», juge l’universitaire.

Au début du mouvement: Les «gilets jaunes», routes bloquées et parole libérée

Et le 1er décembre, la peur s’installe

Il faut attendre le 1er décembre pour que la peur s’installe à l’Elysée. Emmanuel et Brigitte Macron sont dans l’avion qui les ramène de Buenos Aires, en Argentine, après le sommet du G20. La «parenthèse enchantée» au pays du tango s’achève dans le chaos parisien. Les voitures de luxe incendiées jonchent les avenues Kléber et Foch qui partent de l’Arc de triomphe vandalisé.

Devant l’hôtel Péninsula, l’un des plus beaux palaces parisiens, des touristes asiatiques quittent les lieux dimanche face au président, venu sur place. «Macron a fait la même erreur que François Hollande dont il avait pourtant tant décrypté le quinquennat: il a négligé la dimension tragique du pouvoir», estime le réalisateur Bertrand Delais, auteur de deux films sur le chef de l’Etat.

La peur devient personnelle. Intime. Le 4 décembre, la visite présidentielle au Puy-en-Velay, où la préfecture a été incendiée, est un cauchemar. Le président est conspué. Il doit renoncer aux sorties impromptues, ouvertes à toutes les caméras. Il s’exprime ensuite le 10 décembre à la télévision pour présenter enfin ses excuses. Au moins 70% des Français disent soutenir les «gilets jaunes». Son offensive du 23 juillet, au nom du peuple, s’achève en débâcle. A cause du peuple.

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«Ce n’est pas un naufrage»

Débâcle? Dominique Reynié, autre politologue, nuance sur France Info: «Ce n’est pas un naufrage. C’est la tempête. Les sondages continuent de montrer que la liste Macron aux européennes résiste bien. Le camp présidentiel se tait, mais il n’a pas disparu. Et tous les Français devront bien, au moment venu, se poser la question si aucune alternative n’émerge: Macron? Mélenchon? Le Pen?»

La peur, après tout, peut s’apprivoiser. Il le faut. Un conseiller spécial est désormais chargé, à l’Elysée, de dompter l’opinion: Philippe Grangeon, 61 ans, issu de la deuxième gauche rocardienne. La Macronie adolescente doit s’émanciper de Benalla – que l’Elysée menace ces jours-ci de poursuivre en justice s’il monnaie en Afrique son carnet d’adresses – et devenir adulte.

Le 21 décembre, Emmanuel Macron a fêté ses 41 ans. En 2017, sa famille avait loué un gîte près du château de Chambord. Impossible, un an après, de dîner avec sa femme et quelques amis dans un restaurant parisien. Trop risqué. Trop exposé. La peur et les méandres de la raison d’Etat ont imposé, selon le communiqué officiel, «l’intimité de l’Elysée». A la veille de 2019, c’est au tour des «gilets jaunes» d’asséner, défiants: «Viens nous chercher!»

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