Migration

Les 28 accouchent d’une solution européenne en trompe-l’œil

Après quatorze heures de débats, les Européens ont fini par trouver un accord sur la migration. Il repose sur la bonne volonté de quelques-uns. Rome ne sera pas obligée d’accueillir des centres fermés, l’Allemagne pourra passer ses accords bilatéraux

Les discussions promettaient d’être intenses. Les 28 dirigeants de l’Union européenne (UE) ont été à la hauteur des attentes et trouvé seulement aux petites heures de la nuit de jeudi à vendredi une esquisse de réponse à leur casse-tête migratoire. «L’Italie n’est plus seule après ce sommet», a même commenté Giuseppe Conte, le premier ministre italien.

Les Européens ont en effet mis au point une «réponse conjointe et européenne», comme l’a défendu Emmanuel Macron. «Une bonne nouvelle», selon lui. Mais dont les effets concrets restaient encore assez incertains ce matin.

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Les 28 devaient trancher jeudi un problème urgent: la façon dont les pays membres, notamment ceux dits de première ligne, doivent prendre en charge les migrants secourus en Méditerranée et ramenés dans les eaux territoriales européennes, le plus souvent italiennes ou maltaises. Rome attendait un geste fort de ses partenaires, ne souhaitant plus être le pays automatiquement responsable du sort de ces personnes ramenées à terre. Son but? Forcer les autres pays, et en filigrane son voisin français, à ouvrir également leurs ports.

Des centres sur base volontaire

Italie et France sont donc parvenues à concocter dans la nuit une solution qui a pu recevoir l’aval des 26 autres dirigeants et qui permet au gouvernement de Giuseppe Conte de sauver la face, lui qui rejetait tous ces derniers jours avec véhémence la création de nouveaux centres sur son sol.

Selon cette piste, tous les pays européens – donc ceux du Sud en pratique – pourront mettre en place sur leur sol des «centres contrôlés» (ou «hotspots» renforcés) pour accueillir ces arrivants. Mais uniquement sur base volontaire. Si l’Espagne et même la Grèce ont pu montrer une certaine disponibilité pour accueillir ces centres, Emmanuel Macron n’a donné, lui, aucun signe la nuit dernière que Paris accepterait de telles structures dans ses ports. Le Maltais Joseph Muscar n’a pas non plus donné d’indication.

Giuseppe Conte a fait une fracassante première

Pour son premier grand oral européen, Giuseppe Conte a en tout cas mis les nerfs de ses partenaires à rude épreuve en bloquant jusque tard dans la nuit tout accord sur les autres dossiers du sommet, que ce soit sur le commerce, la défense ou encore les sanctions économiques contre la Russie.

Pour Rome, cet élément volontaire est important en ce qu’il permet de faire reposer la responsabilité de l’accueil sur d’autres épaules et ne l’oblige en rien à créer des «hotspots» supplémentaires.

Paris de son côté en est convaincu: ces «centres contrôlés», qui seraient financés par l’UE et dotés de davantage d’experts asile que les «hotspots» déjà créés en 2015 en Grèce et en Italie pour faire face à cette époque à de vrais afflux de migrants, peuvent constituer une vraie solution européenne avec en outre un peu de solidarité. Car les personnes dont les demandes d’asile auront été jugées valables dans ces centres contrôlés seront logiquement redistribuées vers d’autres pays.

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Mais au passage, les 28 ont envoyé quelques messages aux ONG leur demandant, sans les citer, de ne pas «interférer» dans le travail des gardes-côtes libyens. En clair: ne pas aller récupérer des migrants naviguant dans leurs eaux…

Les Visegrad confortés dans leur droit de refuser des migrants

Viktor Orban a été lui aussi tenté de bloquer cet accord et ces nouveaux centres, persuadé qu’ils auront un effet appel d’air. Mais l’homme fort de Budapest, venu d’ailleurs à Bruxelles pour lancer le travail de «reconstruction de la démocratie européenne» comme il l’a dit, n’a finalement pas mis ses menaces à exécution. Les pays de Visegrad ont en effet obtenu que cet effet «appel d’air» soit surveillé. Ils ont aussi eu gain de cause sur le côté volontaire de la répartition des demandeurs d’asile. La solidarité oui, mais pas en matière d’accueil. Soit exactement ce qu’ils demandent depuis trois ans.

Sur le volet extérieur, la réunion a abouti à un consensus sur le concept des plateformes de débarquement des migrants hors d’Europe, c’est-à-dire en Afrique du Nord, avec le soutien de l’OIM ou de l’UNHCR. Le projet n’emballe pas tout le monde. Pour la France, c’est envisageable si on ne parle que des migrants secourus dans les eaux libyennes ou tunisiennes. Hors de question de renvoyer les migrants sauvés dans les eaux européennes.

Le concept plaît en tout cas beaucoup à Budapest qui «prône ce modèle depuis plus de deux ans», selon une source hongroise.

Angela Merkel est-elle sauvée?

Visiblement moins à la manœuvre que ses homologues français ou italien, Angela Merkel n’est pas repartie les mains vides de Bruxelles. Elle pourra en effet se vanter auprès de son partenaire de coalition d’avoir ouvert la voie à plusieurs accords bilatéraux pour accélérer les transferts sous Dublin, le renvoi de demandeurs d’asile vers les pays où ils ont d’abord été enregistrés. Avec ces accords en poche ainsi qu’un habillage européen à des centres fermés qui ne seront au final que dans une poignée de pays, Mme Merkel pourra peut-être souffler.

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