En bus, en métro, en taxi collectif, plusieurs milliers d’Iraniens ont convergé, jeudi en fin d’après-midi, vers Mossala, un grand centre de prière de Téhéran, pour rendre hommage aux «martyrs» de la contestation post-électorale. Accueillis à coups de gaz lacrymogène, ils ont rapidement été dispersés par les forces de l’ordre, pour ensuite se rassembler sur différentes places de la capitale. Deux heures plus tôt, ils s’étaient d’abord donné rendez-vous au cimetière Behecht-é Zahra, où Mir Hossein Moussavi, le leader de l’opposition, a été refoulé par la police.

Situé à la périphérie de la capitale, ce cimetière héberge la dépouille des victimes de la répression, dont celle de Neda, une jeune femme tuée il y a six semaines, lors d’une des nombreuses manifestations contre l’élection d’Ahmadinejad. Sa mort, filmée par un manifestant, et relayée sur YouTube, avait alors rapidement fait le tour de la planète. Erigée en véritable symbole de la contestation, des hommages internationaux lui sont régulièrement rendus: concerts, expositions, conférences.

Cette vague inédite de protestation dans l’histoire de la République islamique, largement relayée à l’étranger, embarrasse les autorités iraniennes. Cette semaine, la révélation, au grand jour, de nouvelles victimes de la violence post-électorale a poussé le régime à faire quelques gestes de clémence, parmi lesquels la fermeture d’un centre de détention et la libération de 140 prisonniers politiques. Jeudi, on apprenait également que les épouses de deux ténors du courant réformiste, Mostafa Tadjzadeh et Behzad Nabavi, incarcérés au lendemain du scrutin du 12 juin, ont enfin pu leur parler au téléphone. Elles étaient sans nouvelles d’eux depuis leur arrestation. De son côté, le chef de la police, Ismail Ahmadi-Moqaddam, vient d’admettre que certains officiers «sont allés trop loin» pendant les manifestations. «Les officiers de police sont tenus de ne pas violer la loi», a-t-il dit, d’après le site Internet de la télévision iranienne en langue anglaise, Press TV.

Mais pour l’opposition, ces concessions ne font que maquiller une crise beaucoup plus profonde. «Il ne suffit pas de fermer un centre de détention en le déclarant «pas aux normes». Qu’est-ce que veut dire «pas aux normes»? Est-ce que cela veut dire que le système d’aération ou les toilettes ne fonctionnent pas? Non. Des crimes ont été commis, des vies ont été prises», s’insurge l’ex-président réformiste Mohammad Khatami, dans une déclaration relayée par le site internet de sa Fondation Baran, et qui donne le ton de la contestation. A Qom, les dignitaires religieux proches du courant réformiste continuent à multiplier les mises en garde. «Je conseille à nouveau vivement aux autorités d’agir avant que la crise actuelle ne s’enracine», déclare l’ayatollah Montazeri dans un communiqué mis en ligne sur le site Etemad-e Melli.

Ces derniers jours, l’émergence d’autres dissensions, cette fois-ci internes à l’aile dure du régime, est parallèlement venue secouer l’establishment iranien, à l’approche de l’investiture de Mahmoud Ahmadinejad. A l’origine de la discorde: la nomination contestée d’Esfandiar Rahim Mashaie, un de ses proches, au poste de vice-président. Sur ordre du guide suprême, Ali Khamenei, celui-ci a finalement été forcé de démissionner. Cette mini-crise a laissé des traces. Elle serait à l’origine, entre autres, du limogeage des ministres du Renseignement et de la culture, qui s’étaient opposés à cette nomination.

Certains organes de la presse ultraconservatrice, généralement élogieuse à l’égard du président iranien, se disent également déçus. «Les mesures que vous avez adoptées ces dernières semaines ont surpris vos partisans. Si de telles actions continuent, nous vous demanderons fermement de nous redonner nos voix», prévient l’hebdomadaire Ya Lesarat, proche des durs du régime, dans sa dernière édition.

Pendant ce temps, la polémique se poursuit autour des «aveux» forcés de personnalités emprisonnées. Cette technique bien rodée du système a provoqué, tout comme le décès de nombreux manifestants, un vif émoi chez les conservateurs, tout comme chez les réformateurs. «Neda n’est pas morte, c’est le gouvernement qui est mort», disaient, jeudi, les frondeurs de Téhéran, en réitérant leur volonté de poursuivre leur résistance contre le résultat contesté du scrutin.