Europe

Moins de 400 migrants renvoyés vers la Turquie

Deux mois après l’entrée en vigueur de l’accord UE-Turquie, les ONG s’inquiètent du sort de ces personnes, en particulier les non-Syriens qui risquent une expulsion vers leur pays d’origine

Depuis le 4 avril, à contre-courant du périple qui les avait menées en Grèce, 386 personnes ont été renvoyées en Turquie. L’accord du 18 mars entre l’Union européenne et Ankara prévoit en effet le retour de tous les exilés – y compris les Syriens – qui avaient rejoint une île grecque à partir du 20 mars et n’y ont pas demandé ou obtenu l’asile. «Nous attendions 1500 personnes entre le 4 et le 9 avril, dont 500 le premier jour, confie une source sécuritaire turque, citant des difficultés côté grec. Nous sommes prêts pour d’autres arrivées.» Dans le même temps, 177 Syriens ont été réinstallés de Turquie vers cinq pays européens (Suède, Allemagne, Pays-Bas, Finlande, Lituanie). C’est la partie «échange» du pacte, qui pourrait concerner jusqu’à 72 000 personnes.

Difficile de connaître avec précision le sort des 386 exilés ramenés de force le mois dernier. A peine avaient-ils mis le pied sur les côtes d’Izmir que des agents de la Direction générale de la gestion des migrations (DGGM) les séparaient en deux groupes: les Syriens et les autres. La situation des premiers paraît la plus «enviable». Comme 2,7 millions de leurs compatriotes accueillis en Turquie – plus que dans n’importe quel autre pays –, ils peuvent bénéficier d’un statut «d’invité» et d’une protection temporaire (soins gratuits, droit à l’éducation et au travail, essentiellement). Une protection qu’ils auraient dû perdre avec leur départ illégal vers la Grèce, mais qu’ils conservent malgré tout en vertu d’une circulaire publiée le 7 avril.

«Les Syriens réadmis depuis les îles grecques ont été envoyés dans le camp de Düziçi, à Osmaniye [sud de la Turquie]. Quand les procédures de contrôle et d’enregistrement seront terminées, ils se verront proposer de rejoindre l’un des 26 camps d’accueil sur notre territoire ou de vivre en dehors des camps, notamment s’ils ont de la famille. Pour l’instant, 12 Syriens sont concernés», explique la source sécuritaire, alors que le Ministère des affaires étrangères évoque le cas de 14 Syriens. «Nous ne comprenons pas pourquoi ces gens sont détenus depuis un mois et demi à Düziçi, sans accès à un avocat, alors que contrairement aux autres, ils sont revenus volontairement en Turquie et qu’ils ne peuvent de toute façon pas être renvoyés en Syrie», dénonce Andrew Gardner, chercheur pour Amnesty International. «Ils quitteront le camp cette semaine ou la semaine prochaine», indique la source sécuritaire.

Et puis il y a «les autres»: 372 ou 374 non-Syriens renvoyés par la Grèce, et dont les autorités turques expliquent qu’ils sont voués à être expulsés vers leur pays d’origine. «La plupart viennent du Pakistan, ce qui signifie qu’il s’agit de migrants économiques», a déclaré Esen Altug, vice-directrice pour les migrations au Ministère des affaires étrangères, lors d’une conférence à Istanbul cette semaine. Pakistanais, Afghans, Irakiens, Iraniens… Tous ont pourtant le droit de déposer une demande de protection internationale auprès de la DGGM, chargée de statuer sur leur sort: refuser leur demande et les déporter; ou l’accepter et transférer leur dossier au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), qui devra leur trouver un nouveau pays d’accueil, la Turquie refusant d’accorder le statut de réfugié aux non-Européens (Ankara a ratifié la convention de Genève de 1951 sur les réfugiés et son protocole additionnel sur l’asile, mais en y apposant une réserve géographique).

«Ils peuvent demander une protection internationale, mais vous comprenez bien que nous ne pouvons pas l’accorder à tout le monde, cela créerait un appel d’air», argumente Esen Altug. Les non-Syriens ramenés de Grèce en avril ont été transférés dans un centre de renvoi à Kirklareli (ouest de la Turquie). Un centre de 750 places ouvert le 1er avril, cofinancé par l’Union européenne, «avec tout le confort d’un hôtel cinq étoiles», vante la source sécuritaire.

«Aucune ONG n’y a eu accès, proteste Eda Bekçi, avocate et présidente de l’Association de solidarité avec les réfugiés (Mülteci-Der). Nous savons qu’une partie des détenus a pu faire une demande de protection, mais nous ne savons rien des autres. Nous craignons que certains ne soient expulsés avant d’avoir pu déposer une demande.» «Nous regrettons un manque total de transparence», renchérit Andrew Gardner, d’Amnesty.

Leurs craintes ne feront qu’augmenter si les renvois depuis la Grèce devaient reprendre et s’intensifier. Plusieurs milliers de personnes sont potentiellement concernées.

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