Europe

5 questions sur le trafic de migrants en Méditerranée

Le bilan des naufrages de rafiots chargés de migrants ne cesse de s’alourdir. Le trafic d’êtres humains organisé depuis la Libye est très lucratif

Mardi dernier, l’ONU se réjouissait du peu de morts survenus au mois de mai en Méditerranée. L’accalmie était particulièrement frappante sur les îles grecques de la mer Egée, où les arrivées en provenance de Turquie ont chuté. C’était sans compter la série de naufrages ces derniers jours au large de l’Italie. Selon les rescapés interrogés par le Haut-commissariat aux réfugiés (HCR), les dernières catastrophes ont coûté la vie à au moins 880 migrants partis de Libye. En une semaine, la marine italienne a recueilli 14 000 personnes.

 1  Pourquoi un tel afflux de migrants depuis le début de l'année?

Malgré les milliers de personnes sauvées ces derniers jours, les arrivées en Italie depuis le début de l’année sont légèrement moins nombreuses que l’an passé à la même époque (46 714 en 2016, contre 47 463 en 2015). La nouveauté est que «les trafiquants utilisent de plus grands bateaux au lieu de canots pneumatiques», explique William Spindler, porte-parole du HCR. 600 personnes voire davantage s’entassent sur ces anciens bateaux de pêche. «Ces embarcations sont en mauvais état et ne sont pas faites pour traverser la Méditerranée, continue William Spindler. Aussitôt qu’elles prennent la mer, elles appellent à l’aide. Les trafiquants vont jusqu’à donner le numéro des secours à leurs victimes.»

Autre innovation dangereuse, le remorquage de navires chargés de migrants. Jeudi dernier, des centaines de personnes se sont noyées quand le second bateau remorqué a chaviré. Certains ont tenté de nager vers le remorqueur ou de s’accrocher au câble, avant qu’il soit coupé par le capitaine du premier navire. Outre l’arrivée des beaux jours, qui a toujours favorisé les traversées, certains témoignages recueillis par le HCR disent que les trafiquants veulent maximiser leurs profits avant le mois sacré du Ramadan, qui commence la semaine prochaine.

 2  Qui sont les passeurs?

La plupart des bateaux partent actuellement de la région de Sabratah, un port à l’ouest de Tripoli. Le chaos en Libye, depuis la chute du colonel Kadhafi en 2011, favorise tous les trafics. «N’importe quel groupe armé peut entrer dans ce business», explique Joel Millmann, porte-parole de l’Organisation internationale des migrations (OIM). Les rescapés ont raconté aux médias italiens que le «seigneur de la traite» à Sabratah est un trentenaire libyen répondant au nom d’Ousama. C’est lui qui aurait organisé les dernières vagues de migrants vers l’Italie. Il détiendrait encore un millier de personnes enfermées dans des sous-sols de bâtiments abandonnés, en attente des rançons. Les exécutions n’y sont pas rares. Toujours selon ces témoignages, il disposerait d’un réseau de recrutement des migrants en Egypte, au Niger et au Bénin.

migrants

Photo: Reuters

Il y a encore quelques mois, le trafic d’être humains était, semble-t-il, contrôlé par un Ethiopien identifié par la justice italienne comme Emias Ghermay. Elle avait intercepté une conversation avec un de ses lieutenants basé au Soudan après le naufrage d’un bateau au large de Lampedusa en octobre 2013, qui avait fait plus 366 morts. «C’est le travail. Il n’y a pas de problème», répond l’Ethiopien à son interlocuteur qui lui reproche d’avoir trop chargé le bateau. Emias Ghermay a depuis disparu. Il aurait amassé des dizaines de millions de dollars. Selon Europol et Interpol, les deux organisations coordonnant les polices européennes et internationales, le trafic de migrants vers l’Europe a rapporté entre cinq et six milliards de dollars en 2015.

 3  Combien coûte la traversée?

L’OIM avance une fourchette entre 400 et 2000 dollars. La traversée vers l’Italie depuis la Libye est beaucoup plus dangereuse que celle de la Turquie vers les îles grecques, déjà 2119 morts cette année.

Les tarifs fluctuent selon les «clients». Quand les Syriens, considérés comme plus aisés que les Africains, faisaient la traversée vers l’Italie, ils payaient le prix fort. «Les Africains qui embarquent sur les bateaux n’ont pas le choix. Ils ont été détenus pendant des mois en Libye jusqu’à ce que des proches paient pour leur traversée», explique Joel Millman, porte-parole de l’OIM.

 4  La route des Balkans fermée, les migrants passent-ils désormais par la Libye?

Pour l’instant, le HCR ne constate pas que les réfugiés syriens, irakiens ou afghans – 80% des arrivées sur les îles grecques – rejoignent l’Europe par la Libye et l’Italie. Cela a été le cas par le passé. Mais c’était avant l’exode massif de l’an dernier par la Grèce et les Balkans. Depuis, la route orientale s’est fermée et l’Union européenne a signé le 18 mars dernier un accord controversé avec la Turquie. Ankara s’est engagé à reprendre tous les boat people partis de ses côtes. Les migrants embarqués en Libye viennent, eux, du Nigéria, de Gambie, d’Erythrée, de Somalie ou de Côte d’Ivoire. En 2016, les trois quarts des 204 000 migrants et réfugiés parvenus en Europe sont entrés par la Grèce, mais c’était durant les trois premiers mois de l’année.

 5  Combien d’autres migrants vont-ils tenter de rejoindre l’Italie?

Selon le HCR, les Africains de l’Ouest continuent d’être acheminés en Libye via le Niger. Quelque 800 000 migrants pourraient à terme rejoindre les côtes italiennes, mettent en garde Europol et Interpol. La moitié d’entre eux se trouveraient déjà en Libye. L’autre moitié pourrait rejoindre le pays en provenance d’Afrique subsaharienne ou du Moyen-Orient.

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