Depuis vingt ans, l'Amazonie part en fumée ou en copeaux, presque indépendamment des résolutions officielles. Mais certains Etats ont décidé de protéger ce patrimoine naturel. C'est le cas de l'Amapa. Sous contrôle militaire jusqu'en 1988, il est à 90% recouvert de forêt. Peu peuplée, très peu industrialisée, presque séparée du reste du Brésil par l'Amazone, la région est méconnue. Et pourtant, depuis 1994, son charismatique gouverneur Joao Capiberibe ( Parti socialiste brésilien) et sa femme Janete, députée, y mènent une politique inédite de développement durable.

Le concept n'est pas nouveau, mais son application est… révolutionnaire! Dans le fond, elle remet en cause le système économique capitaliste. «Nous refusons de voir s'installer les grandes scieries ou les compagnies d'extraction de minerai. Piller les ressources pour les exporter ne rapporte qu'à une minorité. Nous voulons que tous les habitants profitent de la croissance et des ressources de la forêt. Bien sûr, nous ne serons jamais riches comme en Europe, mais ce n'est pas notre objectif», explique Capiberibe, inlassablement. Pendant les quatre années de son premier mandat, il n'a fait que ça: détailler, démontrer et convaincre.

La majorité des 500 000 personnes qui vivent en Amapa n'avaient jamais entendu parler de développement durable auparavant. Les habitants de la forêt, les Indiens et les ribeirinhos ( qui vivent en bord de fleuve) savent survivre dans leur milieu. Mais cet équilibre ressemble à de l'immobilisme. Or, «ils ont droit au progrès», s'enflamme Janete.

Opposants au régime militaire, Capi et Janete ont vécu au Canada pendant quelques années, comme réfugiés politiques. De retour au Brésil en 1979, ces anciens gauchistes trouvent dans le développement durable le support théorique qu'ils cherchaient et se lancent dans l'aventure.

Elu gouverneur en 1994 puis réélu en 1998, Capi avance sur tous les fronts: social, économique, écologique. En quelques années, il a réussi à éponger les dettes de son Etat, ce qui est rare au Brésil. Malgré un budget très faible de 500 millions de reais (2 milliards de francs) il a également obtenu d'importants succès en matière d'éducation et de santé, «tout simplement en faisant parvenir l'argent aux intéressés», dit-il. De fait, Capi, comme tout le monde l'appelle, «a moralisé la vie publique en luttant contre la corruption, de la petite à la grande», confirme Jean-François Le Cornec, consul honoraire de France à Macapa, la capitale.

Capi a ouvertement pris parti pour les Indiens et a refusé de se laisser acheter par les compagnies qui voulaient exploiter les richesses du sous-sol. Peut-être à cause de cette intransigeance, Capi et Janete se sont fait beaucoup d'ennemis haut placés. Ils se sont aussi attiré le soutien de personnalités du monde entier et la résidence officielle grouille de chercheurs et d'universitaires. Sous la véranda, on parle écotourisme, biodiversité, capital risque écologique, enseignement en langues indiennes…

Capi et Janete préparent maintenant une présidence itinérante pour aller porter la bonne parole et surtout leur savoir-faire au fin fond de l'Amapa. Car il est difficile de faire appliquer les bonnes idées par des gens très peu formés. Cela explique en partie pourquoi les résultats tardent à apparaître. Par ailleurs, l'aide financière et technique que Capi attendait des pays développés n'est pas venue.

Mais le couple charismatique a déjà fait des émules dans d'autres Etats du Brésil, comme en Acre (frontière avec le Pérou). Et, surtout, ils parient sur la génération qu'ils auront formée pour mettre en œuvre leur politique.