Luiz a les cheveux blonds, la peau laiteuse et porte fièrement un T-shirt «100% Negro», alors qu'il déambule dans les étroites rues pavées de Salvador de Bahia, la première capitale coloniale du Brésil. «Nous sommes tous un peu noirs. Au Brésil, il ne faut pas se fier aux apparences», s'amuse ce professeur de collège. Et pourtant, ici, elles sont souvent déterminantes. Qui a l'air riche sera bien traité. Le pauvre, dans le fond, inspire souvent le mépris. Cette distinction a longtemps correspondu à la couleur de la peau.

Les Noirs et les métis, descendants d'esclaves, sont encore en bas de l'échelle sociale. Le racisme «économique» persiste. Mais «l'argent n'a pas de couleur», insiste Luiz. «Entre pauvres, il n'y a donc pas de discrimination. Entre riches non plus. Personne ne fait jamais référence à la couleur de la peau des joueurs de football.»

Cinq cents ans après l'arrivée des colonisateurs portugais, la question du racisme est toujours présente, mais dans les faits, la nation s'est lancée dans un métissage à grande échelle, exceptionnel dans le monde.

Les statistiques confirment en partie cette idée: 45% de la population est afrodescendante, mais aussi mélangée d'indiens à 40%; 7% est noire et 45% est blanche. Quant aux Indiens, ils ne sont plus que 325 000.

En l'absence de femmes blanches, les Portugais prirent compagnes parmi les Indiennes, puis parmi les esclaves. Ce phénomène, courant chez tous les colonisateurs, s'est d'autant plus étendu au Brésil que le pays avait besoin de bras et que le Portugal, déjà présent sur les quatre continents, n'avait plus de candidats à l'émigration. Il fallut donc construire sur place un nouveau pays.

Par ailleurs, le Brésil fut modelé par les jésuites. Fraîchement débarqués avec les quelques représentants du pouvoir portugais à Salvador de Bahia, ils rêvaient de créer la «terre de Dieu». Tous les individus devaient être inclus dans ce grand projet de conversion chrétienne: les Indiens comme les esclaves. Cela sera un important vecteur de «mélange culturel». Les Noirs se serviront des rites catholiques pour célébrer leurs divinités, produisant un culte syncrétique.

Au cours des siècles, le métissage réel et intellectuel se poursuivit. Mais ce n'est qu'à partir des années 30 que les Brésiliens en prirent conscience et le valorisèrent. En 1933, le sociologue Gilberto Freyre écrivit un livre qui fit date, Casa Grande et Senzala («Maison des esclaves et demeure du maître»). Il y démontrait l'importance de la culture africaine amenée par les esclaves. De la nourriture jusqu'à la manière de parler, les maîtres finissaient par assimiler les coutumes de leurs serviteurs. Plus tard, l'écrivain Jorge Amado popularisa dans ses livres l'idée de la démocratie raciale qui serait le propre du Brésil.

En 1940, quand l'écrivain Stephan Zweig s'installe au Brésil, cette thèse est assimilée. Zweig s'émerveille: «La négation totale et consciente de toute discrimination de couleur et de race est une contribution pour l'humanité (… ) Elle a aussi facilité infiniment la création d'une conscience nationale unie, et il est étonnant de voir combien la seconde génération se sent déjà tout à fait brésilienne», écrit Zweig dans son livre Brésil, Terre d'avenir. De fait, «la valorisation du métis a servi à créer un peuple pour ce pays, explique Muniz Sodré, et à unifier le territoire, notamment linguistiquement.»

Cette revalorisation consciente de la culture afro-brésilienne est portée par l'apparition récente d'une classe moyenne métisse et noire. Dorénavant, les morenos (bronzés) forment un marché et le mythe de la démocratie raciale pourrait bien être remplacé par la segmentation commer(ra)ciale.