«Ma femme travaille, donc je m’occupe de la plupart des tâches ménagères comme la lessive, le nettoyage et la préparation des repas. La routine quotidienne est actuellement un peu chamboulée à cause du Covid-19. L’aînée ne va pas en classe car son école est fermée, alors je lui fais cours à domicile», explique Park Kyo-hoon. Installé avec sa femme et ses deux filles au 12e étage d’un grand immeuble moderne dans l’ouest de Séoul, capitale tentaculaire de 10 millions d’habitants, cet ingénieur en architecture de 38 ans est devenu père au foyer en février dernier après avoir décidé de prendre un congé paternité d’un an.

L’homme fait figure d’exception au sein de sa «génération Sampo», comme on l’appelle en Corée: pas de relation amoureuse, ni de mariage, ni d’enfant. La faute à la pression sociale pour travailler et faire carrière. «Autour de moi, mes collègues utilisent généralement entre trois et six mois», constate Park. «Je n’ai jamais vu quelqu’un partir une année entière. C’est parce qu’en réalité, l’atmosphère sociale n’encourage pas les hommes à prendre un congé paternité d’un an, et je pense que dans la plupart des familles, plus le congé des hommes est long, plus l’impact économique est lourd.» Elever un enfant a un coût prohibitif: le prix des logements est très élevé, le nombre de crèches est insuffisant.

Un cheval de bataille

Pourtant, depuis son arrivée au pouvoir en 2017, l’administration du président libéral Moon Jae-in a fait de l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle son cheval de bataille. Parmi les mesures déployées en faveur de l’enfance et de la famille, le gouvernement a rallongé la durée du congé paternité payé, augmenté la rémunération pendant le congé parental et réduit la durée légale du temps de travail pour les parents d’un enfant de moins de 9 ans. Une des politiques qui a fortement encouragé les papas à utiliser leur congé parental est la «prime de congé parental des pères» qui permet à la deuxième personne de prendre un congé parental pour le même enfant – habituellement le père – et de percevoir 100% de son salaire normal pendant les trois premiers mois.

Pour Han Hyeong-ji, directeur adjoint au Ministère de l’emploi et du travail, ces mesures entraînent déjà des résultats positifs même si beaucoup reste à faire. «Sur une base annuelle, le nombre d’hommes en congé parental est passé de 17 665 en 2018 à quasi 23 000 en 2019. D’après la tendance actuelle, nous prévoyons qu’ils seront plus de 30 000 cette année. Même si le soutien systémique joue un rôle important dans cette hausse, le gouvernement verse des subventions aux entreprises qui offrent un congé parental aux travailleurs, il est essentiel de créer un consensus social autour du congé paternité», préconise-t-il.

Au cours des cinquante dernières années, la perception de la société coréenne à l’égard des travailleurs masculins qui souhaitent passer plus de temps en famille s’est progressivement améliorée. Comme en témoignent régulièrement des études locales, de plus en plus de pères ne souhaitent plus avoir pour seul rôle de subvenir aux besoins financiers de la famille, mais cherchent à s’impliquer davantage dans l’éducation de leurs enfants. Cette tendance se reflète largement dans les spots publicitaires mettant en scène des relations pères-enfants ou encore des émissions de téléréalité populaires, telles que Dad! Where Are We Going? et plus récemment The Return of Superman, lancée en 2013 et qui compte aujourd’hui plus de 300 épisodes. Le succès de ces émissions tient principalement aux péripéties vécues par des pères sud-coréens célèbres, d’abord maladroits et distants, mis au défi de surveiller leurs propres enfants, sans l’aide de leur mère, pendant 48 heures.

Un écart salarial colossal entre hommes et femmes

Mais, dans les faits, le changement de mentalité «tarde à s’installer réellement», selon Park Sung-ju, un ingénieur résidant à Ulsan, une ville portuaire située dans le sud-est de la péninsule coréenne, pour qui la notion selon laquelle l’éducation des enfants incombe plutôt aux mères reste très ancrée dans la société sud-coréenne. Employé dans la même entreprise que son épouse, Park a décidé il y a quelques années de prendre un congé paternité d’un an afin qu’elle puisse rapidement retrouver son poste après la naissance.

Au Pays du Matin clair, les femmes, en particulier les mères, occupent généralement des emplois plus précaires que les hommes. De plus, le pays possède le plus grand écart salarial entre hommes et femmes de la zone OCDE (37%), soit bien plus du double de la moyenne de 14% des Etats membres. Une différence qui explique en partie pourquoi les femmes sont les plus enclines à abandonner leur emploi au sein du couple. Quelque 78 000 mères ont suspendu leur activité professionnelle l’année dernière pour prendre soin de leurs enfants, en forte hausse par rapport aux près de 29 000 enregistrées en 2008.

«C’était une décision très difficile à prendre, de nombreuses entreprises sont défavorables à ce congé prolongé. Je pense que c’est dans la mentalité du pays. Mon patron a également mentionné que je pourrais être désavantagé à mon retour. Cela conduit bien souvent à toucher un salaire inférieur ou à recevoir une évaluation négative», se remémore Park. Une attitude que déplore également Pyo, un chercheur de 38 ans qui a dû se contenter de dix jours de congé à la naissance de son fils. «Les politiques du gouvernement en matière de congé paternité ne peuvent s’appliquer qu’aux organisations gouvernementales ou à certaines grandes firmes. Beaucoup d’entreprises coréennes ne sont pas prêtes à accepter ces mesures. Je pense aussi que le gouvernement n’accorde pas beaucoup d’avantages pour élever un enfant. C’est pourquoi de plus en plus de jeunes renoncent à devenir parents.»

Des sanctions contre les entreprises

En 1987, lorsque le congé parental a été introduit pour la première fois en Corée du Sud, il ne concernait que les femmes et, en 1995, le système a été révisé afin que les hommes puissent également en profiter. Yoo Heung-mok, responsable du département du personnel des filiales du groupe Hyundai en Corée du Sud, a constaté que le congé paternité c’était lentement mais sûrement démocratisé. «Il y a vingt-cinq ans, lorsque j’ai commencé à travailler dans les ressources humaines, le congé parental était également disponible pour les hommes, mais peu d’employés en profitaient dans l’entreprise. Cependant, dans le cadre des incitations gouvernementales visant à relancer la natalité, des sanctions plus strictes ont été imposées à l’encontre des entreprises qui n’offraient pas de congé paternité et la place de ce congé a été renforcée dans le cadre de la responsabilité sociale des entreprises.»

Une récente enquête menée par Job Korea auprès de 15 000 employés à travers le pays montre que sept salariés masculins sur dix sont prêts à prendre un congé pour s’occuper de leurs enfants à la place de leur conjointe, soit trois fois plus qu’en 2015. En revanche, seulement 11% des répondants ont déclaré qu’ils le feraient l’esprit tranquille, note Yoo. «Pendant ce temps, et malgré le changement de perception, de nombreux employés masculins ont encore du mal à prendre un congé paternité dans la réalité. Quant aux raisons de leur hésitation, ils mettent en avant d’éventuels obstacles sur le plan de l’évaluation des performances, de l’obtention d’une promotion ainsi que le fardeau financier. Cependant, dans les grandes entreprises coréennes, aucune restriction n’est imposée aux travailleurs masculins qui prennent un congé parental», assure-t-il.

Actuellement, le salaire maximum pour le congé parental est de 1,5 million de wons par mois, soit moins que le salaire minimum du pays et moins de 50% du salaire au moment de l’embauche dans l’entreprise. «En prenant en compte ce qui se fait à l’étranger, les salaires devraient être portés à un niveau qui puisse compenser la baisse des revenus des ménages due au long congé parental.»

L’enjeu est de taille, car la natalité continue de s’effondrer en Corée du Sud. En février dernier, le pays a décroché le triste palmarès du taux le plus bas du monde, avec 0,92 enfant par femme. Au rythme actuel, en 2067, l’âge moyen en Corée du Sud sera de 62 ans.