Migrations

630 miraculés provisoirement à bon port

Les passagers harassés de l'«Aquarius» et des deux frégates italiennes qui l'ont accompagné ces derniers jours ont débarqué dimanche matin à Valence. Après 45 jours de délai, ils devront suivre le parcours du combattant habituel

Après 1500 kilomètres d’errance maritime sur fond de crise humanitaire majeure, l’épilogue a eu lieu ce dimanche sous le ciel bleu azur du port de Valence: les 630 migrants repêchés en mer par le navire humanitaire Aquarius sont désormais en sécurité. Témoins, quelque 500 journalistes «tenus» à bonne distance, derrière des grilles, afin de «ne pas importuner des personnes traumatisées» et pour «éviter tout cirque médiatique», selon les termes de Rafael Gandia, président de la Croix-Rouge pour la province de Valence. Entre l’aube et le début de l’après-midi, répartis dans trois embarcations – l’Aquarius et deux frégates italiennes –, les miraculés ont été aperçus longeant le quai, titubant, marchant avec difficulté.

Face à un navire errant qui se heurtait à des ports fermés, il fallait prendre une mesure de décence.

Le Ministère valencien de la santé

Souvent des scènes de joie se sont produites. «Après huit jours de traversée dangereuse et très improbable, raconte une infirmière de Médecins sans frontières, les liens de complicité ont été inédits entre les rescapés et l’équipage. Ils nous ont remerciés chaudement, ils sont passés si près de la mort. D’ailleurs, la plupart ne pensaient pas s’en sortir.» Pour ces migrants majoritairement d’origine africaine (Afrique de l’Ouest, Erythrée, Soudan du Sud…), il y a eu tout d’abord l’enfer libyen, les geôles, les abus et les violences de toutes sortes, la peur panique dans les fragiles embarcations, le sauvetage par l’Aquarius, puis le refus de l'Italie de les héberger dans ses ports. «Et, heureusement, l’immense soulagement avec l’accueil espagnol», dit un membre de la Croix-Rouge. Ce qui n’a pas empêché une mauvaise météo et une mer agitée avec des vagues de 3 à 4 mètres de hauteur. Seule la journée du samedi a été paisible.

Le point des infections

Ce dimanche matin, le «débarquement» des passagers de l’Aquarius est lent: le personnel humanitaire y avait placé les populations les plus fragiles. Huit femmes enceintes, des mineurs non accompagnés et des malades, victimes de brûlures ou, pour bien d’autres, touchés par la gale, étant donné les terribles conditions d’hygiène en Libye puis à bord des embarcations de fortune. Dans un premier temps, des équipes sanitaires spécialisées montent donc à bord pour faire le point des infections et séparer les passagers. Plus tard, sur le quai, sous l’œil de la Garde civile, les migrants sont invités à rejoindre plusieurs grandes tentes blanches, chacune avec une fonction propre: une pour s’y restaurer, une autre pour avoir une consultation avec un médecin, une autre encore pour s’entretenir avec un des 470 traducteurs mobilisés pour l’occasion (en français, en anglais et en arabe) et une sous laquelle des policiers relèvent les empreintes digitales et ouvrent un dossier individualisé.

Après le débarquement des 630 migrants à Valence, les autorités espagnoles – autant régionales que nationales – ne manquent pas de bomber le torse. «Nous avons agi au milieu d’une indifférence massive pour réaffirmer les valeurs européennes de solidarité et d’entraide, confie un porte-parole du Ministère valencien de la santé. Face à un navire errant qui se heurtait à des ports fermés, il fallait prendre une mesure de décence.» Et ce dans un pays où les arrivées d’immigrants illégaux par mer sont en pleine hausse. Dans les milieux humanitaires, pour autant, on se refuse à incriminer l’Italie, une nation qui après la Grèce a dû longtemps affronter presque seule les flux massifs de migrants venus des côtes africaines, sans être épaulée par l’UE. «Ce qui s’est produit il y a une semaine est avant tout une crise politique, souligne Hassiba Hadj-Sahraoui, de Médecins sans frontières. On a affaire à des personnes fuyant des conflits armés, passées par des tortures et des violences, qui prennent le risque de mourir en mer et ne sont pas les bienvenues en Europe. Dans cette crise, on a pu voir à quel point ils n’étaient que des pions sur un échiquier, qu’on bouge en fonction des intérêts des uns et des autres.»

Huit femmes enceintes

Quel avenir désormais pour ces 630 migrants, certes soulagés mais bien conscients que rien n’est gagné pour eux? Pour «des motifs humanitaires», ils disposent bien d’un permis de séjour exceptionnel de 45 jours, un délai devant leur permettre d’envisager avec une certaine sérénité leur futur immédiat. Pour l’heure, les huit femmes enceintes ont été placées dans un hôpital de Valence, les 123 mineurs non accompagnés ont rejoint un centre à Castellon et les hommes adultes seront accueillis dans la localité de Cheste, à 30 kilomètres de Valence.

Pour autant, passé le délai, les demandeurs d’asile repêchés par l’Aquarius devront suivre le parcours du combattant habituel: les futurs déboutés du droit d’asile, certainement l’immense majorité (seules 2% des demandes sont finalement acceptées), devront logiquement rejoindre un «Cie», un de ces centres d’internement pour étrangers saturés et à la mauvaise réputation. Quant au socialiste Pedro Sanchez, son geste humanitaire ne peut lui faire oublier que son pays est de plus en plus une destination prisée par les migrants illégaux. Depuis vendredi, plus d’un millier de personnes ont débarqué sur le littoral andalou.

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