La Louisiane est un Etat spécial: le vaudou, des noms français… Et en plus, il est doté d'un système électoral à nul autre pareil: les primaires (autrement dit la sélection, à l'avance, d'un seul candidat dans chacun des deux grands partis) n'y existent pas. L'absence de ce tri préalable a pour conséquence la présence, cette année, d'une multitude de prétendants au poste de sénateur en jeu le 5 novembre. Pour faire simple, la démocrate Mary Landrieu, favorite, affronte trois candidats républicains. Et si elle veut l'emporter du premier coup, 50% des voix sont nécessaires. Il est improbable qu'elle les obtienne. Un second tour sera alors nécessaire, le 7 décembre. Et comme la majorité au Sénat ne tient qu'à une voix, il faudra peut-être attendre un mois avant de savoir qui contrôle la Chambre haute.

Cette incertitude provoque une grande nervosité en Louisiane. Le moindre soubresaut dans l'opinion est capital. Par exemple: que pensent les victimes de l'amiante, que pensent leurs avocats? C'est désormais un groupe de pression important aux Etats-Unis, et ABB en sait quelque chose: l'entreprise suédo-suisse risque de mourir à cause de lui.

Deux mots d'explication. Pour les travailleurs qui ont été en contact avec lui, dans l'industrie ou dans des bureaux, l'amiante est un poison terrible: longtemps après, il peut déclencher de terribles maladies des voies respiratoires, ou un cancer. Ce risque réel ou potentiel, dans ce pays procédurier, a attiré les avocats à l'affût d'actions de masse. Ils ont trouvé des clients: il y a aujourd'hui aux Etats-Unis plusieurs centaines de milliers de plaintes contre les entreprises qui ont utilisé l'amiante, et les procès civils engagés sont devenus un enjeu économique majeur. La facture, pour ABB, pourrait s'élever à 2 ou 3 milliards de dollars. Panique des actionnaires…

Quel rapport avec la Louisiane? Il y en a un, plutôt sournois. Mary Landrieu avait accepté de participer, parce qu'elle y voyait un avantage électoral, à un spot télévisé d'un groupe qui demande une réforme des procédures judiciaires, afin que les réelles victimes de l'amiante soient secourues et dédommagées, tout en limitant le recours abusif aux tribunaux. Cette intervention a mécontenté au plus haut point les avocats, pour deux raisons: ils n'aiment pas qu'on leur pique des clients, si nombreux et si angoissés; leur association est par ailleurs, pour le Parti démocrate, une source de financement importante. Mary Landrieu a compris le message. Elle a retiré sa participation au spot publicitaire.