Interview

Abdel al-Mekhlafi, ministre du Yémen: «Nos ennemis aiment la guerre»

Le ministre des Affaires étrangères, Abdel al-Mekhlafi, explique le résultat des négociations menées à Macolin

Mandaté par l'ONU, Berne a dégotté un lieu reculé, à l'abri des regards, pour y claquemurer les protagonistes de la guerre qui ravage le Yémen. C'est à Macolin (BE) que les négociateurs ont passé le gros de la semaine dernière, éloignés de la presse et interdits de sortie avant le soir. Sur place, pourtant, les combats continuent à faire rage et les deux camps peinent à trouver la moindre terrain d'entente. Le ton d'Abdel Malek al-Mekhlafi, le ministre yéménite des Affaires étrangères qui menait la délégation du président Mansour Hadi, n'est pas à l'apaisement.

Les autorités suisses vous ont enfermés dans la montagne pour vous empêcher de vous échapper. C'était la bonne méthode ?

Nous remercions vivement la Suisse pour tout le travail qu'elle a accompli, nous lui devons une bonne partie du succès de ces pourparlers, et notre président a d'ailleurs envoyé une lettre en ce sens à votre ministre des Affaires étrangères. Ces discussions nous ont permis de briser la glace, à l'abri de toute interférence. Nous nous sommes mis d'accord sur un agenda qu'il s'agira désormais de suivre et qui devrait déboucher à terme sur un règlement global.

La première étape consistait à proclamer un cessez-le-feu, or les armes ne sont pas tues. C'est plutôt mal parti, non ?

L'autre groupe (les Houthis alliés à l'ancien président Ali Abdallah Saleh, ndlr) voulait tirer profit de la trêve unilatérale que nous nous étions engagés à respecter pour continuer de tuer des innocents. Ils pensaient que le monde n'aurait d'yeux que pour les opérations aériennes menées par la coalition arabe (qui soutient les forces loyalistes, ndlr). Les Houthis ont même lancé des missiles vers l'Arabie saoudite en guise de provocation. Ce lundi, devant le Conseil de sécurité à New York, nous avons fait part de notre inquiétude face à ce comportement que nous ne comprenons pas.

Mais les militaires saoudiens, eux, ne sont pas concernés par le cessez-le-feu ?

La guerre fait surtout rage au sol. Si les Houthis s'en tiennent au cessez-le-feu, cela produira automatiquement l'arrêt des bombardements. Cela fait dix ans qu'ils jouent l'escalade en s'en prenant notamment aux Saoudiens. Ces gens sont habitués à la guerre. Ils aiment la guerre.

Le cessez-le-feu est-il donc définitivement mort-né ?

Nous nous sommes accordés sur un point très important qui consiste à mettre en place un organe de vérification. Concrètement, quatre responsables, deux de chaque camp, seront établis à Amman (Jordanie) sous les auspices d'un expert militaire de l'ONU. C'est cet organe qui coordonnera le cessez-le-feu et qui sera chargé de réduire les tensions.

Les deux délégations ont décidé de se retrouver à nouveau le 14 janvier. A quoi vous êtes-vous engagés d'ici-là ?

Nous devrions en effet nous revoir à cette date, si possible en Suisse. Mais à la question du cessez-le-feu s'ajoute aussi celle des prisonniers. Quelque 3000 personnes, tous des civils, sont détenues par le groupe des Houthis ou par des milices, et nous ignorons tout de leur sort. Nous exigeons d'obtenir leur libération, ou du moins certains assurances, avant la reprise des négociations. Nous espérons beaucoup que les grandes puissances exerceront un maximum de pression sur cette question. Quant à nous, nous sommes prêts à entrer en matière sur la libération de prisonniers, pour autant que le camp d'en face nous fasse parvenir des listes précises de gens.

Un autre désaccord grave concerne la ville de Taiz, assiégée par les rebelles. Qu'avez-vous obtenu ?

En théorie, ils (les Houthis) ont finalement accepté d'ouvrir des accès humanitaires vers la ville. Mais au moment où de vous parle, rien n'est encore arrivé aux gens qui sont dans le besoin. Taiz est assiégée depuis le mois de juillet, et l'ONU a décidé de regarder ailleurs, et de refuser d'acheminer de l'aide à travers des corridors dans les montagnes. En réalité, les Houthis se servent des difficultés des gens pour encourager un marché noir qu'ils contrôlent eux-mêmes. Le prix d'un kilo de tomates peut se multiplier par huit dans les zones qu'ils contrôlent, sans même parler de l'essence. C'est un moyen pour eux de remplir leurs coffres.

Au fond, que demandez-vous, si ce n'est la reddition pure et simple des groupes rebelles ?

Nous n'avons pas commencé cette guerre. Les Houthis alliés à l'ex-président Saleh ont pris en otage les institutions du pays et, malgré cela, nous sommes prêts à négocier avec eux. Ces négociations doivent être placées sous la résolution 2216 du Conseil de sécurité (votée le 14 avril avec l'abstention de la Russie) qui prévoit le retrait des Houthis ainsi que le désarmement, en vue d'une solution inclusive pour tous les Yéménites. Nous pouvons développer ensemble un programme sur l'application de cette résolution.

A la progression d'Al-Qaida sur le terrain s'ajoute aujourd'hui le réveil de groupements séparatistes dans le sud du pays. Le Yémen peut-il encore être sauvé ?

Par le passé, nous avons mené un dialogue national qui répondait notamment aux souhaits des séparatistes. Mais le coup d’État contre le président Hadi fait ressurgir de nouvelles inquiétudes. Il faut que nous restaurions les institutions afin de poursuivre la voie tracée par le dialogue national. Autrement, nous ne réussirons pas.

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